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Christophe Soret : la reconfiguration des enseignes LGBT

Olivier : bonjour Christophe, tu es l’éditeur et le manager de Garçon Magazine, Qweek et, plus récemment, du très qualitatif Ket Magazine qui paraît à Bruxelles. Tu es chef d’entreprise depuis plus de 25 ans. Tu as commencé dans l’univers des publications adultes, chez Dorcel et Cam4 avant de lancer tes propres magazines lorsque Têtu déclinait. Tu t’occupes également de plusieurs associations, comme Seropotes qui est une creuset de convivialité et de soutien aux personnes séropositives. Tu es également connu pour ton franc parler et pour ta connaissance fine du tissus associatif et entrepreneurial LGBT. Tes magazines accordent d’ailleurs généralement une place très importantes à la compréhension des initiatives locales et de terrain. Tu as aussi ouvert récemment un cabaret, en plein coeur du Marais, rue des Rosiers et c’était l’occasion pour nous d’écouter ton éclairage sur les évolutions du quartier aussi bien que sur celles de l’entrepreneuriat LGBT.

Christophe : comme tu le notais dans plusieurs de tes articles précédents, le quartier du Marais a subi d’importantes modifications au cours de la dernière décennie. Beaucoup de commerces, notamment LGBT (mais pas que) ont fermés leurs portes, remplacés au pied levé par des boutiques de vêtements et de lunettes au kilomètre. Pourtant, je reste optimiste : je pense que le quartier est en train de se reconfigurer et que les commerces LGBT ne sont pas morts. C’est plutôt que le marché LGBT a intrinsèquement changé : les données en sont plus les mêmes que dans les années 80 et les boutiques se stabilisent progressivement sur d’autres flux de visiteurs et sur d’autres façons de faire.

Olivier : qu’est-ce qui a changé selon toi ?

Christophe : plusieurs choses. Le premier élément à considérer, c’est que le marché LGBT est essentiellement structuré autour d’une consommation de loisirs. Le marché LGBT, c’est un tiers de sexe, un tiers de verres avec des amis (le festif amical) et un tiers de sorties (les soirées clubbing). Or, il y a encore quelques années, pour rencontrer des garçons, il fallait aller dans des bars, il n’y avait pas d’alternatives. Aujourd’hui, même en touze, les garçons ont constamment leurs téléphones à la main. Les applications de dating ont tué la convivialité. C’est ce que j’appelle le syndrome “Deliveroo” : on commande les garçons sur internet, plus besoin de sortir de chez soi. Et je pense que cela a largement amputé le chiffre d’affaires d’un certain nombre de bars et de commerces qui vivaient de la rencontre et qui étaient en quelque sorte les ancêtres des applications comme Grindr. Avec l’arrivée des applications, le marché des rencontres s’est virtualisé et les rentrées d’argent traditionnelles se sont taries. Ouvrir un bar gay aujourd’hui et le remplir est une gageure. Si one ne l’anime pas très régulièrement avec des évènements fédérateurs et si on ne s’ouvre pas aux hétérosexuels, c’est même une impossibilité technique. On n’arrive à vraiment faire tenir que de petits établissements aujourd’hui : l’ère des bars LGBT de 150 m2 est révolue, la consommation n’est pas suffisante. Ce serait un suicide.

Une vue du quartier de Marais en été
Une vue du quartier de Marais en été

Olivier : d’autres facteurs entrent en ligne de compte ?

Christophe : le climat joue. Paris n’est pas Barcelone ou Madrid. On ne peut pas forcément toujours vivre dehors au soleil. Les choses sont mécaniquement moins conviviales. D’autre part, la communauté LGBT parisienne peut parfois s’avérer très critique ou bien, comme tu le soulignais dans un autre de tes articles, il peut y avoir des jalousies et des rivalités. Et ces antagonismes entre associations ou bien entre entrepreneurs n’aident pas à construire un éco-système pérenne. Une zone commerciale fonctionne toujours mieux quand les enseignes se renvoient les clients les unes les autres.

Olivier : dans ce contexte, pourquoi avoir décidé d’ouvrir un lieu dans le Marais. Alors même que le quartier semble en pleine débâcle ?

Christophe : plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, notre équipe passe ses journées à produire du papier. Notre travail, c’est d’écrire le contenu de magazines. Il était donc intéressant de disposer d’un lieu, d’un lieu physique, d’un lieu réel où pouvoir concevoir d’autres types d’expériences que celles que nous avons l’habitude de mettre en place sur papier glacé. La seconde raison, c’est que j’avais probablement besoin d’un nouveau projet et que nous étions en relation avec l’une des Divas transformistes les plus abouties d’Europe. Avec l’arrivée de Rupaul, on a beaucoup parlé des Drag queens et, même si les Drags sont souvent des artistes formidables, elles chantent rarement. Les Divas, elles, sont de vraies chanteuses, avec une vraie voix et et un vrai répertoire : la Diva Live gagnerait par exemple haut la main the Voice si elle y participait.

La Diva du Karbaret de Christophe Soret - Crédit Photo Albert Blond
La Diva du Karbaret de Christophe Soret – Crédit Photo Albert Blond

Olivier : quel est l’objectif du lieu ?

Christophe : notre idée était d’ouvrir un cabaret transformiste live piano-bar avec une vraie convivialité. Hétéros comme homos sont les bienvenus et l’endroit est conçu comme un petit cocon chaleureux au sein duquel les gens en viennent vite à se parler.

Olivier : dernière question. Qu’est-ce qui est important selon toi pour faire prospérer et pour renouveler le commerce LGBT ?

Christophe : Oser de nouvelles choses, cela me paraît être la base évidemment. Mais au-delà de ça, pour parvenir à mettre un nouveau projet sur orbite, il faut de l’énergie, de la volonté et que le projet soit viable financièrement. Le tout renforcé par un positionnement spécifique et différenciant. En effet, les luttes pour la reconnaissance de l’identité homosexuelle sont moins vives que dans les années 80. Avec le PACS et le mariage, la communauté LGBT a acquis un droit à l’invisibilité, à être comme tout le monde. Et inversement, les nouvelles générations hétérosexuelles sont plus tolérantes et explorent elles-mêmes de nouvelles possibilités. Les choses sont donc plus poreuses. Les communautés se mélangent plus facilement au sein de soirées plus nombreuses et moins clivées. Dans ce contexte, ne pas être différenciant, ne pas se doter d’un concept fort, revient à être invisible. Il va falloir que la nouvelle génération d’entrepreneurs LGBT se rappelle d’être des Karl Lagerfeld, des Yves Saint-Laurent, des Pierre et Gilles ou bien des Jean-Paul Gaultier, sans quoi, nous allons tendre à disparaître.

Le show "Broadway" en ce moment au Diva's Kabaret
Le show “Broadway” en ce moment au Diva’s Kabaret – Crédit photo Eric Bongrand

Pour visiter le Divas Kabaret :  www.divas-kabaret.fr

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Christophe Soret • 9 avril 2020


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