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Illustration de la BD queer LGBT Chromatopsie de Quentin Zuttion

Chromatopsie : une BD LGBT sur le corps, la métamorphose et la couleur des sentiments

Couverture de Chromatopsie de Quentin Zuttion : autopsie des sentiments, Editions Lapin

Adrian : Bonjour Quentin. Tu as récemment publié Chromatopsie, une BD LGBT de 11 histoires qui explorent les thématiques du corps, de la métamorphose et des différents types de sexualités en disséquant les sentiments de tes personnages grâce aux couleurs qui leur correspondent. L’apparente simplicité du dispositif permet cependant une lecture riche et profonde des relations amoureuses. Tu nous expliques la genèse du projet?

Quentin : j’ai eu un projet sous mon ancien pseudo, Monsieur Q, pour le magazine Neon où j’avais recueilli des témoignages d’histoires d’amour qui sortaient de la norme (relation à distance, relation libre, BDSM, hétérosexuels ou LGBT). C’était très concret, et même si j’essaye toujours d’apporter de la poésie à mon travail, j’étais souvent limité par le témoignage lui-même. Je ne pouvais pas aller au coeur du ressenti des personnes, parce qu’elle te disent seulement ce qu’elles veut bien te dire… 

Là j’ai eu envie de dire ce que je n’avais jamais dit. 

Il y a une grande part autobiographique dans Chromatopsie, même si j’ai voulu offrir une diversité d’approches avec des personnages variés, homos, hétéros, hommes, femmes, enfants, personnes âgées… 

Je pars d’expériences personnelles dans lesquelles les lecteurs peuvent tous se retrouver. Par exemple, dans Blanc solitude et Marée noire, il est question de rupture, mais on est pas dans le même rapport. Pour dessiner Marée noire, je n’avais que trois jours de recul avec ma rupture, j’avais des choses à cracher de façon brute. Pour Blanc solitude trois ans s’étaient écoulés. Ca donne des visions assez différentes du sujet. 

Illustration de la BD Chromatopsie de Quentin Zuttion : corps qui se débat dans une marée noire
Illustration Marée noire de Quentin Zuttion

Adrian : pourquoi avoir choisi de traiter des thématiques du corps et de la métamorphose?

Quentin : il y a beaucoup de personnages LGBT dans Chromatopsie, ce qui entraîne des vécus, des stades de transition ou de mutation particuliers. Mais pas seulement, j’ai voulu traiter de sujets plus généraux qui peuvent tous nous concerner, comme la rupture qui est une étape de vie qui nous change profondément, d’où cette idée de métamorphose. Je m’intéresse moins aux actions en elles-mêmes qu’au ressenti des personnages face à ces évènements. 

Ça permet aussi de les traiter avec un aspect fantastique ou onirique. Dans Orange pressée, la jeune fille en surpoids qui suit un régime à base de jus d’oranges exprime son mal-être de façon métaphorique, en fantasmant de s’arracher la peau, de la peler comme une écorce d’agrume. Tout est basé sur des émotions concrètes exprimées par des métaphores.

Illustration de la BD Chromatopsie de Quentin Zuttion : jeune femme qui arrache sa peau comme on pèle une orange.
Illustration Orange pressée de Quentin Zuttion

Dans Blanc solitude, je voulais montrer comment les personnages qui se rencontrent peuvent donner des couleurs ou les faire perdre à l’autre sans pouvoir en expliquer les raisons. De sonder ce mystère qui rapproche et éloigne ces personnages, sans avoir recours à aucune parole, uniquement par le dessin et les couleurs.

Pour ce qui est du corps, il est au centre de mon travail, et je ne peux pas l’enlever à ce que je suis en tant que « jeune mec pédé blanc » (rires). C’est comme ça que les militants se sont battus pour nos droits, en revendiquant le droits de disposer de leurs propres corps comme ils l’entendaient pour vivre leur sexualité. Il y a une forte dimension politique là-dedans qui passe par le corporel.

Adrian : tu nous parles un peu de ton choix d’associer une couleur à chaque personnage?

Quentin : à l’origine il n’y avait pas le délire des couleurs mais 3 histoires déjà écrites : La petite princesse jaune, Viande rouge et Blanc solitude. Puis est arrivé Danse pourpre, à la fin de laquelle la mère dit à son fils qui porte son rouge à lèvres «ça te va bien cette couleur».

Ça a servi de point de départ pour la cohérence du projet. Tous les personnages devaient trouver la couleur qui exprimait au mieux leurs sentiments et leurs vécus.

Illustration de la BD Chromatopsie de Quentin Zuttion : couple d'hommes enlacés après l'amour, entourés de papillons bleus
Illustration Papillon bleu de Quentin Zuttion

Adrian : tu effleures la question de l’homophobie dans Petite Princesse Jaune, sans pour autant que ce soit un problème pour les parents du petit garçon qui porte une robe de princesse à la fête d’anniversaire de son camarade d’école. Ça change des schémas narratifs habituels où c’est souvent l’occasion de nouer le drame autour du rejet familial. C’était important de renverser la mécanique?

Quentin : dans cette histoire, je voulais parler du genre et je voulais que ce soit tout doux. On sent une petite gêne de la part de la mère qui accompagne son fils, mais elle ne naît que du regard des autres, alors qu’elle-même l’accepte. 

Avec Viande rouge, j’ai fantasmé un coming-out très cru, où une jeune femme balance à la face de sa famille en plein repas qu’elle adore bouffer de la chatte, tout en se frottant au steak qui était dans son assiette. Dans la vraie vie, c’est plus souvent : « Assieds-toi, j’ai quelque chose à te dire… » comme une excuse, alors qu’on rêverait que ce soit plus violent, frontal et revanchard. 

Illustration de la BD Chromatopsie de Quentin Zuttion : jeune femme allongée dans une assiette couverte de sang, qui souhaite bon appétit à son père.
Illustration Viande rouge de Quentin Zuttion

Adrian : dans Chromatopsie, tu évoques la confusion des genres et la communauté LGBT. C’est important pour toi de traiter de ces thématiques? Quel regard portes-tu sur la communauté LGBT?

Quentin : grande question! Je suis assez militant dans les thématiques que j’aborde dans mes BD, mais aussi dans ma vie. Je suis pote avec des membres des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence qui une association qui lutte contre l’homophobie, le SIDA… Je sors pas mal dans les soirées queer, où on n’est pas qu’entre mecs. Il y a une vraie dimension politisée, une curiosité pour ces sujets sociaux. 

Je pense que la communauté a un besoin de représentation, mais qu’il faut se méfier d’entrer dans des questions de morale, de tout aseptiser, sinon on tombe dans la pédagogie ou la démagogie. Aujourd’hui tout devient compliqué quand on traite ces thèmes et il faut veiller à ne pas bâillonner sa créativité par peur de les aborder. J’ai été qualifié de grossophobe, d’homophobe ou transphobe pour des dessins qui ont déplu à des gens. Dans ce milieu très engagé, il faut atteindre à une sorte de perfection militante et au moindre faux pas (réel ou exagéré), tu es radié directement. C’est parfois dur de devoir se battre contre son propre camp

Selon moi la communauté LGBT est sensée être source de tous les fantasmes, toutes les créations, toutes les envies. À la base, on nous a mis à part et on a donc dû recréer notre univers. C’est pour ça que la culture gay est si riche, qu’elle secoue les conventions. On a repris tout ce qui était qualifié de “pas bien” ou “de mauvais goût” pour en faire quelque chose de formidable, par exemple le drag.

Il y a cette facette très politique et créative dans la communauté LGBT, mais il y a aussi beaucoup de violence, je trouve. Par exemple, les applis de drague qui cristallisent pas mal de tensions, dans l’attente de l’autre, dans le rejet, dans la façon de se présenter, de se parler, dans le culte du corps parfait…

J’ai travaillé sur les « nudes » lors d’un précédent projet. J’avais demandé à des personnes de m’envoyer leur photo de nu préférée, celle qu’ils gardent pour eux ou leur partenaire ou bien qu’ils envoient à tout le monde. La photo qui leur fait dire « moi aussi je peux être canon ». Et je les avais redessinées. Je trouvais intéressant de valoriser son corps par la mise en scène. Ça devient un jeu de lumières, de cadrages, c’est du théâtre ! 

Dessin au stylo 4 couleurs d'une femme qui prend un selfie, nue dans sa salle de bain
Un des dessins de la série des nudes de Quentin Zuttion

Il y a aussi quelque chose de pathétique dans cette recherche de séduction dans le regard de l’autre, mais c’est justement l’expression de cette vulnérabilité que je trouve fragile et touchante.  

BDCorpsCOuleursLGBTQuentin Zuttion

Quentin Zuttion • 27 janvier 2019


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