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amour homosexuel

Comment devient-on homosexuel et pourquoi l’amour gay est (parfois) si difficile ?

“L’homosexualité n’est évidemment pas un avantage (dans la société étroitement bourgeoise du XXème siècle), mais il n’y a là rien dont on doive avoir honte, l’homosexualité n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie ; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle.”

Sigmund Freud

 

1 – Objet de l’article :

A une époque où des oncles balancent leurs neveux homosexuels d’un balcon situé au neuvième étage en Tchétchénie pour « régler le problème gay », il est peut être nécessaire de remettre de l’éducation là où les politiques et les religieux sont généralement ignares et bien souvent cyniques.

Mais il faut dire qu’instrumentaliser l’homosexualité rapporte beaucoup. Cela permet de cliver facilement des populations en manque d’espérance durant les campagnes politiques et de designer des « faibles » comme déversoir à haine.

Chaque fois que le politique ne joue pas son rôle de surmoi en autorisant qu’on désigne des cibles (femmes, enfants, homosexuels, étrangers, intelligentsia…) il autorise la guerre de tous contre tous et faillit à son rôle de régulateur de la société.

Quand à nous, quel est notre rôle dans cet article ? Notre rôle, comme le rappelait Carl Sagan, ou plutôt notre travail, en tant que chercheurs, c’est d’utiliser la science pour « démasquer le bluff ». Pour s’extirper de la folie des croyances et des fantasmes. Pour éviter que des groupements religieux sectaires n’intoxiquent les premiers résultats de recherche de Google avec des articles tentant de brocarder l’homosexualité sous couvert d’arguments scientifiques. Comme on utilisait autrefois la biologie pour discréditer le juif.

Nous ne sommes pas là pour flatter les bonnes moeurs, les préférences sexuelles ou le bon goût mais pour comprendre la mécanique des choses : la Psychologie explique l’homosexualité de façon convaincante depuis plus de 100 ans, il est peut-être intéressant d’écouter ce que tant de chercheurs ont à dire.

2 – Précautions :

  • Les professionnels nous pardonneront certains raccourcis ou approximations nécessaires à la vulgarisation des concepts clefs de la Psychologie clinique et de la Psychanalyse
  • Tenter de donner un modèle intégratif des différentes visions n’est pas toujours simple et on nous pardonnera également quelques oublis, volontaires ou non
  • Il y a la grande et la petite histoire : même s’il est possible de repérer les grandes lignes expliquant la genèse de l’homosexualité, chaque histoire a ses propres démêlés, ses « accidents du désir » comme Freud le notait, et toutes les histoires ne sauraient se superposer comme des calques : s’il existe de grandes règles communes, chaque vie est un terrain de jeu et “jamais encore la vérité ne s’est accrochée au bras d’un intransigeant.” 
  • Ensuite, la cure a pour but de préparer la guérison (guérison au sens du mieux-aller, au sens de se déployer soi-même), de débloquer les choses, de curer les plaies pour que l’individu guérisse tout seul. Comprendre les grands mécanismes de l’homosexualité ne saurait donc se substituer à une analyse et à la compréhension des fantasmes individuels
  • Enfin, les mères portent ce lourd fardeau d’élever les enfants. On leur pardonnera de ne pas être parfaites. L’aurait-on été à leur place ?

 

3 – Freud défriche le terrain : comment devient-on homosexuel ? La question du choix d’objet

Lorsque Freud commence d’explorer le sujet de l’homosexualité, remettons le lecteur dans le contexte : nous sommes au début du XXème siècle, dans un monde Victorien où prévaut encore une morale bourgeoise teintée de sens de la punition divine.

Que Freud tente de dépasser « l’empire des bonnes moeurs » pour commencer d’analyser rationnellement le phénomène à la lueur de données terrain, c’est non seulement tout à son honneur mais surtout tout à l’honneur de la Science.

Ce que Freud commence d’entrevoir au cours des cures qu’il mène, c’est que l’homosexualité n’est probablement pas une disposition innée : on ne naît pas homosexuel, on le devient, au cours d’un processus que Freud va nommer « le choix d’objet ».

Attention à l’erreur évidente qui se profile tout de même : il ne s’agit pas d’un choix au sens où nous l’entendons pour les adultes. L’homosexualité n’est pas un choix intentionnel comme on choisit une paire de chaussettes ou bien un restaurant.

Ce n’est pas une prise de décision volontaire. Les mères n’expulsent pas de leur utérus de petits militants hurlant « Homosexualité ! », le poing levé, après avoir décidé seuls de leur orientation au cours la grossesse. Le bébé n’est pas un adulte en miniature.

Quand on parle de « choix d’objet » il faut plutôt l’entendre comme une adaptation. Dans un contexte où l’enfant, vierge par nature, pouvait se structurer en hétérosexuel ou bien en homosexuel, il s’oriente vers l’homosexualité parce qu’il s’agit là d’une façon d’être au monde plus stable pour lui et qui lui permet de mieux s’inclure dans le système de relations formé par la cellule familiale.

On pourrait dire que l’homosexualité est une façon de « passer » ou de « gérer » un obstacle auquel l’enfant est confronté. C’est une posture qui lui sert d’outil pour gérer des évènements inattendus.

4 – L’homosexualité, une maladie dont on guérit ?

L’homosexualité étant une adaptation inconsciente, une contre-réaction à ce qui est donné par la famille (tout comme l’hétérosexualité l’est à sa manière), Freud en déduit donc que la guérison des homosexuels est une absurdité : on ne change pas un hétérosexuel en homosexuel, alors pourquoi espérer l’inverse ?

Hétérosexualité et homosexualité sont des adaptations, on pourrait dire des « câblages cérébraux » mis en place très tôt dans la vie de l’enfant et qui ne sont pas des tares mais simplement une façon différente d’avoir affronté la réalité et d’avoir résolu les problèmes qui se présentaient dans la famille.

Et cette coloration de l’enfant n’est pas une simple propriété, une « option » dont on pourrait se séparer. Au contraire, elle est une choix-socle de la personnalité sur lequel se bâtit le reste de la vie.

Guérir un homosexuel reviendrait donc à effacer sa personnalité. Ce qui ne semble pas gêner certains pays mais qui en démocratie s’appelle un meurtre. Il serait d’ailleurs intéressant de questionner, d’un point de vue psychologique, la violence de ceux qui veulent guérir les homosexuels mais aussi les étrangers, les femmes, les autres, en bref tout ce qui est différent, à tout prix.

5 – L’homosexualité est-elle de même nature que l’hétérosexualité ? Ou est-elle d’une autre nature, on pourrait dire non comparable ?

Quand on examine les fratries où l’un des enfants est homosexuel, on remarque généralement que tous les frères et soeurs ont développé des adaptations.

Par exemple, pour résister aux “défaillances” parentales, dans une même famille, on trouvera des patterns du type : le grand frère est très croyant, celui du milieu est homosexuel et le dernier est délinquant. Trois adaptations différentes à des parents complexes. Trois moyens de survie.

On pourrait dire que les enfants qui naissent sur des terreaux d’attachements difficiles doivent, pour survivre, trouver des parades aux perturbations de leur environnement. Et parmi toute la gamme des parades possibles, l’homosexualité n’en est qu’une parmi d’autres.

Et elle n’est d’ailleurs souvent qu’une extrémisation des tendances que l’on peut trouver dans le reste de la fratrie ce qui nous met sur la voie d’un continuum.

L’homosexualité n’est probablement pas différente de l’hétérosexualité : d’un point de vue psychologique, les homosexuels sont bien constitués. Ils ont un ça, un surmoi, un moi, dix doigts aux mains, dix doigts aux pieds comme les petits hétérosexuels.

Les homosexuels sont des humains comme les autres, avec les mêmes organes que les autres, c’est juste qu’ils les utilisent pour jouer une autre partition. Ce qui les rend originaux mais pas différents. Un même grammaire, différents dialectes.

6 – Origines de l’homosexualité : un problème de nutrition avec la mère ?

a – Premier point à considérer : la question de la faim

Le respect et l’amour qu’on doit aux mères ne doivent pas nous empêcher de voir qu’elles aussi, parfois, ont des problèmes. Et à jouer l’autruche, on passerait, en tant que thérapeute, à coté des mécaniques les plus importantes.

Comme le rappellent Freud dans son texte “Conseil aux médecins dans le traitement psychanalytique” ou bien encore Nasio dans une de ses récentes conférences, le travail du Psychanalyste, lorsqu’il écoute le patient, n’est pas d’écouter ce que le patient ressent actuellement, sur le divan, mais bien de se faire l’écho de ce que le patient a ressenti étant enfant et qui le bloque encore à l’âge adulte.

Or, lorsqu’on écoute des patients homosexuels, ce qu’on entend, lorsqu’on prête attentivement l’oreille, c’est de la faim.

La plainte qui revient est celle d’une frustration. Celle d’un enfant qui n’aurait pas eu assez. Celle d’une mère qui aurait rempli son devoir de mère “Elle s’occupait bien de moi, je ne manquais de rien” mais qui n’aurait peut-être pas donné l’essentiel.

Dans ses écrits, Freud mentionne que l’homosexuel serait un garçon « mal aimé » par une mère insatisfaite.

Proposition énigmatique qu’il faut, pour en comprendre toute l’ampleur, éclairer à la lueur des travaux de Donald Winnicott, Pédiatre, Psychiatre et Psychanalyste des années 50, spécialiste des enfants et inventeur de notions aussi clefs que l’objet transitionnel ou la capacité d’être seul.

Dans Processus de maturation chez l’enfant, Winnicott précise : « La mère qui n’est pas suffisamment bonne n’est pas capable de rendre effective l’omnipotence du nourrisson et elle ne cesse donc de faire défaut au nourrisson au lieu de répondre à son geste. A la place, elle y substitue le sien propre, qui n’aura d’autre sens que par la soumission du nourrisson. Cette soumission de sa part est le tout premier stade du faux « self » et elle relève de l’inaptitude de la mère à ressentir les besoins du bébé. »

Qu’est-ce que ce la veut dire ?

b – Question de la “nutritivité”  de la mère : la définition que Winnicott donne d’une « mère suffisamment bonne ».

Notons pour commencer que lorsque Winnicott parle de « mère », il entend toute personne qui s’occupe du bébé ou qui en prend soin. Qu’il s’agisse de la mère, de la grand-mère, du père ou bien d’une infirmière.

D’autre part, lorsque Winnicott parle de « Bonne mère », il ne s’agit pas d’un jugement de valeur. On ne cherche pas à savoir si la mère est convenable du point de vue de la morale mais bien plutôt si elle donne à l’enfant les éléments nutritifs nécessaires pour que sa personnalité se développe.

C’est notamment dans « La Capacité d’être seul » que Winnicott précise le concept de « mère suffisamment bonne » : une bonne mère, c’est une mère qui, tout en s’occupant de son enfant, le laisse respirer. Elle se soucie de lui mais pas trop. Elle le prend en charge suffisamment pour qu’il se sente en sécurité sans pour autant prévenir ses expériences.

La mère constitue alors une sorte de support, une « base de sécurité » : se sentant en confiance, l’enfant peut s’éloigner d’elle pour explorer le monde puis revenir à elle quand les choses l’inquiètent ou qu’il se sent fatigué.

c – Epicentre du phénomène : les problèmes d’accordage avec la mère :

Winnicott souligne que certaines mères ne savent pas jouer ce rôle de « filet de sécurité ».

  • Soit elles sont trop possessives, invasives et cherchent à organiser tous les détails de la vie de leurs enfants.
  • Soit elles perçoivent leur progéniture comme « demandantes » et le leur font payer, on pourrait dire qu’elles sont « retaliantes ».
  • D’autres enfin, parce qu’elles sont dépressives, par exemple, n’ont à offrir qu’un regard vide à leurs enfants, regard que ceux-ci vont tenter de réparer jusqu’à l’épuisement.

Les enfants dissolvant alors toute l’énergie qu’ils auraient du consacrer à leur propre croissance dans le siphon de cette mère qu’il faut remettre à flot.

Les enfants avec ces types de mères n’ayant jamais pu expérimenter de « capacité à être seul en présence de la mère » et à se sentir pleins et en sécurité même en présence d’autrui s’avéreront souvent troubles quand à leur lien aux autres. Incapables de le gérer aussi naturellement qu’ils le voudraient.

Souvent, pour eux, le lien est toxique, ils ne savent pas quoi en faire : le lien les suffoque. Ils dansent d’un pied sur l’autre, ils oscillent entre dépendance et puis rejet.

A certains moments, la dépendance est si forte que toute rupture du lien les plonge dans un océan de solitude.

A d’autres, autrui devient un embarras, comme une gène sur la poitrine, une chose en plein milieu, comme une sorte d’étouffement à contourner.

On citera Isabelle Levert à ce sujet qui attrape très bien le problème : « L’enfant étant inclus dans les défenses maternelles contre la dépression, elle (la mère) l’empêche d’atteindre sa propre position dépressive suite à ses fantasmes sadiques et donc à la culpabilité (le sentiment d’être responsable de l’objet) et aux possibilités de réparation et de restauration ».

En clair, en demandant à son enfant de la réparer, la mère fait barrage à sa constitution et notamment à la tentative de l’enfant de gérer ses motions et ses conflits internes.

d – Ces difficultés d’accordage avec la mère peuvent se comprendre et s’expliquer dans un modèle de “flow”

Le flow qu’est-ce que c’est ?

Le flow est un modèle de Psychologie Cognitive développé par Mihály Csíkszentmihályi, Psychologue et Psychiatre de l’université de Chicago pour décrire un état mental d’engagement profond dans une activité.

Son modèle a largement été repris par différentes disciplines pour expliquer des sujets aussi différents que l’apprentissage, le plaisir ou bien encore le jeu.

Le monde ludique, en particulier, a très rapidement compris l’intérêt du modèle de flow pour rendre compte des états mentaux des joueurs.

Le flow, c’est ce sentiment d’engagement profond et focalisé, presque méditatif, que vous ressentez lorsque vous jouez à un jeu vidéo ou bien lorsque vous lisez un livre passionnant.

Le flow, c’est ce moment d’engagement si profond dans une tâche que le monde autour de vous peut bien s’écrouler parce que vous n’y êtes plus attentifs. Le flow correspond à un moment de concentration aigu des fonctions cognitives accompagné d’une impression de ralentissement du temps et de “montée” mentale.

Et il faut également comprendre que le flow est un état mental “sur le fil”, en équilibre entre deux pôles : si le jeu est trop simple, on ne monte pas à bord et si le jeu est trop compliqué, on s’en éjecte. Le flow est un état mental d’expression joyeuse de la libido mais qui ne survient que lorsque le jeu est engageant, excitant, challengeant et prenant – au sens du holding de Winnicott.

D’autre part, une interruption brutale du flow – par exemple quand un parent éteint sans prévenir la console de jeu vidéo d’un enfant absorbé dans un partie – produit un effet traumatique de “redescente” comparable à une descente de drogue.

On se rend compte, dès lors, que les données évoquées précédemment par Winnicott peuvent se comprendre dans un modèle de flow : normalement, lorsque la mère est suffisamment bonne, la relation mère-bébé est un flow. Le courant passe normalement et de façon continue : quand le bébé a faim, la mère place son sein au bon endroit au bon moment pour le nourrir et la connexion est magique, l’oralité suffisante, le bébé se détend à plein dans le plaisir d’incorporer ce qui le nourrit, au sens de Mélanie Klein.

En revanche, si la mère est compliquée, le flow ne s’installe pas ou pas bien et le courant passe plus difficilement. Si la mère est contrôlante, retaliante ou angoissée, elle brise le flow avec l’enfant pour y substituer le sien de force. Et si la mère est dépressive, le jeu est vide et l’enfant ne peut pas monter à bord. La mère prend toute la place par défaut.

Les enfants ayant connu ce genre de flow très précocement lors de leur existence seront donc balancé entre la faim brutale d’un flow idéal et sans heurts (qu’ils n’ont pas connus) d’un coté et, de l’autre, le besoin instinctif de réparer les flows défectueux pour remettre le jeu avec les autres sur pied (comme ils l’ont toujours fait avec leur propre mère sans s’en rendre compte).

e – Comment l’enfant se structure-t-il dans un environnement où la mère lui fait défaut et où l’oralité est perturbée ?

C’est Winnicott, là encore qui nous donne la clef :

  • Un espoir toujours déçu : si la mère ne parvient pas à s’identifier à son bébé pour le porter correctement -que l’environnement l’empêche d’être sereine ou bien qu’elle n’y parvienne pas en raison de sa propre psychanalyse- elle va « rater » les rendez-vous avec le nourrisson. Elle ne reconnaîtra pas bien les gestes spontanés de l’enfant, elle passera à coté et chaque fois que le nourrisson « tendra la main », elle ne saura pas l’attraper. Elle répondra « à coté », remplaçant ainsi le geste du bébé par le sien propre. Les rendez-vous systématiquement ratés seront pour reprendre l’expression de Winnicott comme « un espoir toujours déçu ». Le bébé, chaque fois qu’il aura un geste spontané ne sera pas vu, ne sera pas perçu, ne sera pas entendu et retombera à chaque nouvelle tentative dans le noir de l’incompréhension.
  • Un bébé mâture trop tôt : comme la mère ne voit pas le bébé, pour maintenir le lien, c’est le bébé qui va faire l’effort de voir la mère : la faim maintient éveillé. Quand la mère répond bien, le nourrisson se complaît dans un relatif état d’insouciance et d’irresponsabilité, il est détendu et profite de lui-même et de son existence. Mais dans le cas où la mère répond mal, le bébé n’a plus en face de lui une mère qui soutient son insouciance, il a en face de lui une mère étrange, qui ne répond pas ou pas bien, une mère inquiétante, une mère qui fait défaut. Et comme le bébé sent que quelque chose ne va pas, que quelque chose ne répond pas, il va devoir sortir de sa torpeur et  ouvrir les yeux, pour voir ce qui ne tourne pas rond. Comme dans un spasme, le bébé va se contracter pour aller chercher cette mère qui ne l’attrape pas. Mais Winnicott souligne que c’est trop tôt : le bébé sort de son inconscience de façon trop précoce. On le force à ouvrir les yeux sur une réalité qu’il n’était pas suffisamment mâture pour intégrer. Et il en restera une attitude inquiète et blême. Ferenczi disait que « les enfants sont alors forcés de devenir les psychiatres de leurs parents. C’est le terrorisme de la souffrance. Les enfants sont obligés de porter sur leurs frêles épaules, le fardeau de tous les autres membres de la famille et finissent par ressembler à des fruits blets ».
  • De la colère. Comme le rappellent très bien Joan Rivière et Mélanie Klein dans « L’amour & la haine », le bébé est un être d’émotions. De satisfactions, bien sûr, mais aussi de colères, brutales et violentes, de cris et de rage quand il a faim, quand il est sale, quand il a peur. Une relation défaillante avec la mère ne va évidemment pas sans rage et sans colère contre elle. Plusieurs choses sont alors à considérer. Tout d’abord, s’il faut constamment “lutter ” contre la mère pour obtenir à manger, si le lien avec elle est un combat (que la mère soit invasive ou bien qu’il faille la remettre sur pied), si le jeu n’est pas un jeu libre, un flow, un échange qui passe tout seul, une sorte de courant continu, si le jeu avec elle est une sorte de courant alternatif violent et destructuré, alors le bébé peut effectivement se mettre à ressentir de la colère.

7 – Mise en place de mécanismes de défense pour palier à un contexte de prise de soin peu nutritif.

Si malgré les carences, l’enfant parvient à poursuivre le cours de son développement, alors ce qui a manqué au stade précédent peut bien devenir le sujet central du stade suivant : si la mère a mal nourri, mal tenu, mal rempli son enfant de son regard au stade oral -celui de l’ingestion, celui d’être présent au monde en étant nourri- alors les manques peuvent précipiter en regrets, en rancune et en retaliation au stade anal, celui de la négociation, celui où se construit le dialogue avec l’autre.

a – Comprendre la nature du stade anal

La meilleure façon dont on pourrait expliquer la chose, c’est de dire qu’un certain nombre de fonctions (ultérieurement) cognitives se construisent au départ sur la base de fonctions organiques.

Dans notre cas, la capacité d’opposition, la fonction intellectuelle “retenir vs lâcher prise” se construit au départ sur les sphincters, c’est à dire sur la fait que le bébé accepte ou non de faire pipi et caca, c’est à dire de retenir ou bien de relâcher.

Pour prendre une métaphore informatique, les fonctions organiques sont à l’intellect ce que le boot et la programmation système sont aux systèmes d’exploitation : une intelligence matérielle et concrète qui sert de fondation et de socle aux fonctions intellectuelles plus avancées.

En effet, faire pipi et caca n’est pas qu’une question de déjections. Très tôt, le bébé projette et cristallise dessus un certain nombre de ses émotions.

Franz Alexander rappelle d’ailleurs brillamment que lorsque l’enfant n’est pas nourri, il sort de la posture passive de l’allaitement pour aller mordre le sein qui ne le nourrit pas et lésé de ne pas avoir mangé à  sa faim, il finit par retenir les excréments pour se venger : non seulement tu ne me nourris pas mais en plus tu me demandes de donner, je ne lâcherai rien ou si je le fais ce sera sous forme de diarrhée agressive pour me venger (sadisme anal).

b – Pourquoi les défenses cristallisent-elles sur le stade anal ?

  • Pour contrer la relation de négociation que la mère impose au bébé parce qu’elle est défiante et parfois brute. Relation qui est pour le bébé comme une rupture régulière du lien, une sensation de dislocation : le moi de l’enfant, trop immature et trop fragile pour intégrer des secousses aussi violentes menace de se disloquer. Chaque nouvelle sensation, chaque nouveau stimuli, chaque nouvelle situation, au lieu de contribuer à renforcer la construction de l’enfant ne fait que la disloquer d’avantage. Pour prendre une métaphore, chaque nouvelle décharge d’électricité, au lieu d’allumer l’ampoule menace de la faire giller. Au lieu de la faire briller, chaque décharge nouvelle rapproche l’ampoule du morcellement c’est à dire du filament de tungstène qui casse. Il va donc s’agir pour le bébé de maintenir le lien quitte à y perdre sa propre personnalité. Il va également s’agir d’établir avec la mère une relation de négociation anale : il va s’agir de mesurer ce qui est donné et ce qui est pris dans cette relation de comptabilité affective.
  • Pour contrer l’apparition de sa propre personnalité, de son “je-désirant” dont la mère ne veut pas ou bien auquel elle ne prête pas suffisamment attention. On pourrait dire que le bébé qui n’a pas la sensation d’être nourri à plein a du mal à faire corps. De même, le stade anal correspond aux premières créations de l’enfant. Aux premières choses qu’il met au dehors de lui. Si ses productions sont mal accueillies par la mère, elle casse “le plaisir de danser les yeux fermés” que tout enfant a en lui par un regard qui fait tomber plutôt que d’entrainer.
  • Pour contrer la colère : Winnicott rappelle que certains bébés se laissent même mourir de faim quand ils sentent qu’ils pourraient abîmer le parent. La défense sert donc à entraver la colère de n’être pas nourri. La colère d’être laissé dans la détresse de la faim. 

c – Sans amour, l’installation d’une relation comptable ?

  • Si nous suivons Winnicott et que nous considérons que le jeu est toujours l’occasion pour l’individu de réaliser un fantasme clef pour lui ( dans notre cas que les névroses du petit servent à raconter son histoire et sa douleur, à la théâtraliser) : à quoi peut bien servir l’analité chez l’homosexuel ? C’est à dire cette tendance à retenir de façon excessive ou bien à expulser / laisser passer de façon incontrôlable ?
  • Commençons par rappeler Ferenczi et Winnicott : quand les parents sont « compliqués » et répondent mal aux besoin de l’enfant, la relation a tendance à s’inverser, c’est l’enfant qui se met à prendre soin de ses parents, c’est l’enfant qui siphonne son énergie à les réparer et à les remettre à flot pour que la relation et la famille restent stables. Ferenczi dit que les enfants avec ce type de parents deviennent les « psychiatres » de leurs géniteurs jusqu’à en devenir blêmes.
  • Ce qu’il faut entendre, c’est que l’enfant qui devrait exprimer toute son énergie à grandir utilise sa sève pour maintenir sous perfusion d’autres plantes, malades, chétives : les parents.
  • Si la mère, comme nous allons le voir, ne tolère pas ou bien ne gère pas la présence de son enfant et, surtout pas, son “agressivité” naturelle et si le père, plus tard, n’a pas aidé l’enfant à structurer cette agressivité lors du conflit oedipien, alors , l’enfant va la stopper et en prémunir les parents
  • Pourtant, cette agressivité est une bonne chose lorsqu’elle est canalisée : elle vous permet de vous lever à 5h du matin pour aller prendre un avion ou bien de jouer des coudes pour remporter un concours. L’agressivité est normale et elle existe chez le nourrisson à l’état brut : avide, il a envie de mordre et de s’approprier le sein qui le nourrit.
  • Mais en refusant à l’enfant sa propre agressivité, en l’empêchant de l’utiliser et de la canaliser, les parents l’empêchent de grandir. Littéralement, ils coupent la sève qui permettrait à l’enfant de déployer ses branches.
  • L’agressivité reste alors comme une lave informe et explosive sous le volcan sans jamais pouvoir s’écouler.
  • A tel point, qu’au bout d’un moment, l’enfant n’arrive plus à se raccorder à quelque chose de bon : ne pouvant pas expérimenter son agressivité, il songe qu’elle n’aura pas de fin, qu’elle est mauvaise, uniquement, et qu’elle pourrait anéantir le monde entier s’il ne l’arrêtait pas.
  • Il en a peur, il s’en sent coupable, il la (se) bloque, il se refuse à grandir, il se refuse à pousser, il lime ses épines, il se refuse à prendre (sa) place. Il protège les parents de son agressivité et de sa présence. Il s’invertit.
  • En effet, winnicott nous rappelle : « il faut qu’un nourrisson en cours de développement puisse faire fréquemment l’expérience de la rage à un âge où il ne ressent pas de remords ».
  • Notre hypothèse est donc la suivante : l’analité de l’enfant sert d’une part à se prémunir de ce qui rentre (c’est à dire à se prémunir des incursions de la mère) mais également à “retenir” ce qui pourrait sortir, c’est à dire l’agressivité naturelle de l’enfant, agressivité que la mère  n’est pas en mesure de tolérer chez son nourrisson (mais également chez son mari, chez les hommes en général et chez elle-même en premier lieu). 
  • Sauf que cette agressivité qui essaie de sortir, ce n’est pas de la haine, quand bien même elle serait posée comme “sale” par la mère, c’est juste de la faim, la personnalité spontanée de l’enfant qui essaie de sortir.
  • Mais la mère, incapable d’accepter son enfant tel qu’il est sans le châtrer, pose une équation toute simple : ta personnalité = mauvaise agressivité. L’enfant va donc dans un premier temps retenir sa personnalité (analité rétensive du faux self) car il se sent coupable de lui-même et d’exister pour ensuite lâcher par moments des diarrhées d’agressivité brute quand il ne sera plus en mesure de retenir les émotions inexprimables et les envies de retaliation qu’il contient. Ayant probablement peur, par là-même, de reproduire sur d’autres le meurtre que la mère commet constamment sur lui.
  • L’analité du petit doit donc être comprise comme un bras de fer avec la mère : comme elle ne se donne pas d’emblée, il faut lutter, négocier, compter, arracher, faire attention à où l’on met les pieds, retenir… Il faudra donc se questionner sur la nature de l’amour donné par celle qui prend soin du bébé : est-ce une relation fluide ou s’agit-il d’une relation comptable avec laquelle il faut lutter ?

d – Conséquences de la défense anale : la constitution d’un faux self chez l’enfant pour plaire à la mère et obtenir à manger

  • On reconnaîtra dans cette tentative de l’enfant de se contenir le début du faux self : pour préserver la connexion avec la mère (et avec les parents en général), l’agressivité doit être tenue en laisse, l’enfant va donc s’éviter de l’exprimer, il va éviter ses sensations réelles qui pourraient briser la stabilité du lien avec la mère et il en demeurera chez l’adulte des sortes de « trous » dans la personnalité. Comme si certains aspects de l’identité étaient un faux décors de théâtre, comme une scène en carton pâte dont on peut par moment sentir la fausseté.
  • Le faux self permet également d’éviter la dislocation du moi : le faux-self agit évidemment comme une coquille de protection, comme un pare-surtension qui va éviter au moi de l’enfant les décharges de courant trop violentes. Mais ce mécanisme de défense est comme un pacte avec le diable : le faux self, comme un garde du corps va s’interposer entre les violences de l’environnement et le moi authentique, mais en échange, l’enfant, en s’évitant de ressentir des choses ou en se soumettant à ce que les autres attendent pour éviter les frictions va constamment avoir le sentiment de passer à coté de sa vie et de ses propres besoins.
  • Nature du faux self : le faux self peut être conçu comme une sur-adaptation à l’autre. Normalement, quand l’enfant produit spontanément des gestes, la mère les attrape, y fait miroir, les investit et aide le petit à les investir aussi. Mais quand la mère n’attrape pas les gestes spontanés de l’enfant, ceux qui constituent son vrai self, l’enfant, pour rester accroché à la mère finit par les abandonner. On pourrait dire que le bébé renonce à son identité dans la mesure où la mère y est indifférente. Comme la mère investit son geste à elle et pas celui du bébé, le bébé va suivre en miroir : il va investir son geste à elle plutôt que le sien. Ce qui est une façon pour le bébé de garder le contact. Puisque la mère n’attrape pas le bébé, c’est le bébé qui va attraper la mère  : il va rester à l’affût de ses gestes à elle dans l’espoir de se raccrocher aux branches, dans l’idée d’attraper ce qui passe au vol. « Puisque tu ne fais pas cas de mes gestes, je vais attraper les tiens comme ça au moins il y a une chance de nous retrouver ». Le faux self peut donc aussi être décrit comme une personnalité substitutive. Un moi qui n’est plus le sien, un moi comme un masque qui ne sert qu’à compenser les autres, qu’à leur faire plaisir, qu’à épouser leurs contours plutôt que d’expérimenter son être là. L’illusion (toxique) qui naît alors, c’est de croire que l’être là (le da-sein), son apogée, ne peut-être atteinte qu’en remettant l’autre sur pieds. D’un point de vue cognitif, on pourrait dire que les circuits de plaisir sont « mal branchés » : la mère les a raccordés à la réparation et au masochisme au lieu de les raccorder au narcissisme de l’enfant. Dans toutes les situations de la vie, ils vont donc guider le sujet vers la réparation de l’autre plutôt que vers l’émancipation personnelle.
  • Etre forcé à exister : l’enfant, plutôt que de se consacrer à lui même va donc commencer de siphonner son énergie à suivre la mère. Il va « prendre le pli de l’autre ». Il va concevoir la réalité comme ne relevant pas du « je suis là et je ressens des choses » mais comme relevant de « je suis là = me plier à l’autre ». Et bien sûr, l’enfant, obligé de renoncer à lui même pour se soumettre au geste de l’autre, se sent étouffer, à l’impression d’être contraint à vivre dans une prison, ne ressent rien pour lui-même et à une impression d’inanité et de passer à coté des choses. Puisque tout est ressenti non pour soi mais pour les autres.
  • Evitements : l’enfant va donc s’éviter de ressentir des choses. Comme la vie n’existe que quand on se plie à l’autre, quand l’autre veut bien donner de l’attention, on pourrait dire que la réalité propre ne fait pas sens. C’est comme si l’enfant y était aveugle. Il n’est pas capable de penser hors de la boite. L’enfant n’existe qu’à travers la réparation de l’autre. Qu’à travers l’attente de la connexion avec l’autre. Parce que c’est le seul moment où l’autre fait miroir et accepte donc de donner (son) corps. L’enfant va se plier à l’autre dans l’espoir d’une connexion qui validerait (enfin) son existence. L’érotisme est dans l’attente et le saisissement de l’autre, pas dans le développement personnel. Ce qui provoque et de la frustration quand la mère ne regarde pas et de la colère quand la mère oblige l’enfant à dissiper son énergie dans une attente stérile.
  • Un effet de Dépendance. Les images d’Epinal des homosexuels montrent souvent de « petits invertis » restés dans les jupons de leurs mères. Il y a là une révolution copernicienne à faire : ce n’est pas que l’enfant soit dépendant de la mère, c’est plutôt que la mère le retient. Si pour arriver à s’accrocher à elle et à manger, l’enfant doit constamment compenser sa mère, la faim devient comme un  un fil à la patte : elle le retient comme une menotte. L’enfant, plutôt que d’explorer l’extérieur, plutôt que de se déprendre de sa mère, consomme toute son attention à lutter pour rétablir le lien et pour arracher quelque chose à manger. Plutôt que d’indiquer la porte de sortie vers d’autres jeux, peut-être la mère s’indique-t-elle elle-même comme seul soleil de cet univers ? L’enfant reste seul, soucieux, avec sa faim qui finit par tourner à l’aigre parce qu’il faut toujours se résoudre à arracher quelque chose. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si beaucoup de névroses homosexuelles s’apparentent à des troubles alimentaires (asexualité, hypersexualité, anorexie, boulimie…) comme façon de contrôler ce qui est mangé ou de se vautrer dedans pour compenser le vide. On pensera à l’hystérie aussi, si typique du milieu gay et qui n’est peut-être rien d’autre que la faim qui essaie de sortir en hurlant. Et tout cela va très rapidement poser la question du narcissisme et de la construction de l’autonomie de l’enfant : sans amour porté sur lui et sans capacité à expérimenter ce qui vient de lui, le narcissisme doit en prendre un coup. Tournons ça autrement :  beaucoup de mères d’homosexuels sont des femmes qui ne laissent jamais le bébé narrer sa propre histoire.
  • Cela nous donne également un autre indice : c’est que la mère n’est peut-etre pas un choix joyeux pour l’enfant mais bien une pliure obligatoire. Quelque chose auquel il faut bien se conformer parce que ça vous tord. La mère serait-elle un choix forcé, un choix par défaut? Un impossibilité d’investissement ? Comme quand, enfant, vous devez bien aller chez ces lointains parents qui vous gardent mais que vous n’appréciez pas spécialement et dont vous sentez bien qu’ils ne sont pas une maison.

e – Constitution de la féminité :

  • Si l’enfant crée effectivement un faux self pour plaire à la mère et arrondir les angles afin d’obtenir à manger, alors, les productions de l’enfant sont toujours des réactions aux demandes de l’environnement mais jamais vraiment les siennes propres, authentiques. On pourrait dire que l’enfant « mime » la personne à laquelle il se plie. Winnicott nous dit : « l’enfant peut en grandissant ressembler exactement à la mère, à la nourrice, à la tante, au frère ou à quiconque occupe le premier plan ». On trouvera peut-être là une première explication de la féminité des garçons : ils miment leur mère.
  • On remarquera notamment chez les jeunes homosexuels -en effet, le trait semble s’atténuer avec l’âge au fur et à mesure que la personnalité s’épanouit et s’installe de façon plus affirmée- une sorte “d’impression patchwork”. Je donnerai l’exemple d’un jeune homme croisé récemment dans la rue. Lisse, féminin, bague fine dorée au doigt, portant une petite veste à carreaux façon Chanel que sa mère aurait pu porter. Instinctivement, le thérapeute a l’impression que le jeune homme a tenté d’assembler sur lui les pièces d’un puzzle maladroit. Comme un costume dans lequel il n’est pas tout à fait à l’aise. Comme des bouts rapportés hâtivement cousus ensemble. On pourra se demander quel est le lien à l’analité : si la mère, rétive, ne se donne jamais dans son ensemble, si elle reste distante, de l’autre coté, inaccessible alors il faut bien lui arracher des lambeaux, des bouts d’identité qu’on ne sait pas forcément faire tenir ensemble en soi.
  • On en viendra naturellement à la question de l’objet partiel, si cruciale pour comprendre la sexualité homosexuelle : l’objet partiel, c’est quand on aime l’autre tout en évitant qu’il soit là. On en aime des bouts parce qu’on a faim et parce que l’autre ne veut jamais se donner en entier. Disons le autrement : quand on ne peut jamais téter la mère en sécurité, quand elle est inquiétante et que le centre (elle) est inaccessible, il faut donc se contenter de bouts “volés” à la périphérie, d’objets partiels, de morceaux qui donnent du plaisir, sans jamais pouvoir vraiment avoir l’intégralité des choses : on ne peut jamais regarder cette mère inquiétante dans les yeux. Le plaisir est toujours un absolu de l’autre coté. Et on reste toujours rivé au féminin : rivé à ce miroir qui ne va pas se donner.
  • Enfin, la féminité est peut-être aussi à questionner comme un “équeutage”  voulu par une mère qui, comme nous le verrons plus tard n’a pas forcément de sympathie pour le masculin : elle équeute soigneusement ses enfants jusqu’à ce qu’il ne reste d’eux que ce qu’elle tolère : une personnalité féminine et sans danger qu’elle peut posséder. 

f – Rancoeur, aigreur et dépression : l’homosexuel a-t-il un fond dépressif lié au souvenir d’avoir mal été nourri ?

  • Un cliché souvent rebattu sur les homosexuels est évidemment leur propension à la mélancolie, à la tristesse, à la dépression, au suicide, aux conduites à risques, à l’aigreur et au ressassement d’un supposé abandon ou bien d’une trahison.
  • Et si c’était vrai ? Et si ce cliché n’en était pas un ?
  • La dépression et le risque suicidaire sont généralement le résultat d’une décompensation : l’individu qui avait mis en place depuis son plus jeune âge des défenses psychologiques contre des blessures infantiles les voit s’effondrer comme un château de cartes lorsqu’il est ré-exposé à des blessures similaires ou à des contextes stressants connexes.
  • Le barrage psychique mis en place durant l’enfance et qui protégeait l’individu de ses traumas infantiles cède et le sujet est alors ré-absorbé tout entier dans la douleur. Et la dépression commence.
  • On peut donc facilement prévoir que si les blessures originelles ont trait à un défaut d’amour de la mère et à une difficulté de l’individu à instancier sa propre personnalité, les situations de manque d’amour et d’incapacité à s’instancier (rupture amoureuse, partenaire anal, instable ou froid, vieillissement, maladie…) ne peuvent que réveiller la dépression et réexposer le sujet à ce qu’il craint le plus : la trahison d’amour.
  • Et c’est probablement cette trahison d’amour primordiale (la trahison de la mère) que ressassent les homosexuels en la plaquant sans s’en rendre compte sur ces ex qui les ont abandonnés ou sur ces situations qui ne se sont pas passées comme prévu.
  • Incapable de dire la trahison dont il a été victime et dont il a été crédule, l’homosexuel  ressasserait de la haine mais qu’il ne peut ni conscientiser ni assumer et qu’il retournerait contre-lui en masochisme moral dont il finirait par jouir.
  • Winnicott de rappeler :  « une autre façon de gérer la réalité interne pourra être le masochisme.  l’individu trouve le moyen de souffrir et, du même coup, exprime son agressivité, se fait punir, ce qui le décharge de la culpabilité, et ressent une excitation sexuelle et une satisfaction »
  • Pour mieux comprendre comment les blessures infantiles peuvent créer de la haine rentrée et inassumée qui se change ensuite en culpabilité, masochisme moral, dépression et rétention dans la rancoeur tant que le sujet n’a pas admis sa colère de n’avoir pas été aimé, on se réfèrera volontiers à la conférence du docteur Nasio sur le sujet.

  • On notera, enfin, sur cette ligne que certains enfants peuvent se sentir “faux”, “menteurs” ou bien “prostitués”. Il faut qu’ils comprennent que s’ils se sentent prostitués, c’est précisément parce qu’on ne leur a jamais appris à jouer pour eux-mêmes, pour le plaisir d’eux-mêmes, mais toujours à jouer pour réparer un autre et que la “fausseté”ou bien la dissimulation que certains peuvent ressentir à l’égard de leurs véritables sentiments n’est en réalité qu’une défense : quand il faut toujours payer pour avoir le droit de manger, quand il faut toujours s’arracher quelque chose pour avoir le droit d’exister, quand l’échange avec la mère n’est pas un jeu libre mais toujours une négociation, il faut porter un masque pour faire plaisir même si on ne ressent pas les choses “pour de vrai”. Le mensonge, la fuite et, en dernier recours, la colère deviennent alors des châteaux forts pour préserver quelque chose de soi, cette petite flamme personnelle, ce reste de vie à soi qu’il s’agit désespérément de ne pas voir s’éteindre. Surtout que la mère n’étaye pas forcément bien les jeux transitionnels de l’enfant, ces jeux autonomes qui permettent au petit de survivre en son absence. Certaines mères s’évertuent même à les éteindre, écrasant toute production de leur progéniture : “ce n’est pas toi qui a fait ce dessin”, “tu ne sais rien faire”, “c’est raté”…). Comment, alors, gérer l’absence quand on n’a même pas de jeu pour passer le temps ? Pour se remplir d’un semblant de ce qui fait défaut ? 

g – Passage délicat à l’adolescence :

Plus tard, notamment à l’adolescence, moment de confrontation et de comparaison aux autres par excellence, l’enfant risque de jeter l’éponge et de continuer pour longtemps de « limer » les aspérités de sa personnalité et se refuser à la jouer à plein.

Notamment si le fait apparaître l’attachement au père comme inapproprié ou honteux. C’est comme s’il fallait se dessaisir de la seule chose qui ait jamais été bonne à moment donné.

Selon Winnicott : l’enfant qui garde désir et agressivité à l’intérieur de lui « est tendu, excessivement maître de lui et sérieux. ll en résulte une certaine inhibition de toutes ses pulsions et par conséquent de sa créativité », de son jeu libre qui ne peut apparaître que chez l’enfant insouciant.

Sur cette base, on trouvera souvent un tableau clinique proche de celui de la névrose obsessionnelle mais qui relève en réalité d’une série de défenses qui tendent à préserver l’enfant de la libération d’agressivité et de l’actualisation de sa propre personnalité :

  • Personnalité froide, distante, polie, contrôlée, propre, évitante, scrupuleuse, lente à apprendre, trop méthodique (pour mettre des barrières à l’éclatement de sa personnalité)
  • Personnalité routinière, ritualisée, anesthésiée, appauvrie et ascétique (qui se refuse l’accès à une identité pleine et entière, phallique, à la jouissance)
  • Inhibition, peur du conflit, peur de formuler des requêtes, timidité, peur de s’imposer, peur du regard de l’autre, évitement des contraintes  (il s’agit encore ici d’éviter sa propre présence et son agressivité)
  • Conflictualité comme mode de résistance à la contrainte (de la mère)
  • Sensation de passer à coté de soi (évidemment, puisqu’effectivement l’enfant fait tout pour passer à coté de lui même, n’être pas agressif et ne pas prendre sa place) et en parallèle plongée dans des jeux surexcités (fêtes, alcool, drogue, sexe extrême, voyages…) pour essayer de retrouver le plaisir d’une inconscience primitive et sans inquiétude. Mais ces jeux ne donnent l’inconscience que provisoirement  et ne peuvent pas combler le sentiment de vide et de se passer à coté que seule la libération de l’agressivité permettrait de combler, qui seule permettrait enfin de sécréter quelque chose de personnel
  • Envie voire jalousie pour des personnes rivales dont il y « arrachages » d’identifications partielles (bouts de l’autre qu’on cherche à manger : quand on n’investit pas sa propre vie, l’autre a toujours l’air d’avoir plus que soi)
  • Narcissisme (comme façon d’atteindre le stade phallique sans pouvoir y atteindre vraiment, gonfler la personnalité pour avoir le sentiment d’exister)
  • Redirection de la libido dans l’imaginaire, mise à distance de la réalité, personnalité intellectuelle, penseuse (l’agressivité ne pouvant se diriger vers le réel, où le surmoi la bloque, elle est redirigée vers l’imaginaire, où elle peut s’exprimer librement, notamment sous forme de créativité)
  • Religiosité et soumission (il s’agit de se faire mort, passif, de retrouver la place que la mère donnait à l’origine et de s’adosser à une loi qui puisse enfin rassurer)
  • Inquiétude de l’autre et d’être abîmé. Fantasme d’être agressé, volé, violé (c’est à la fois l’angoisse d’être abîmé par la mère et la projection de sa propre agressivité qui est en jeu)
  • Séduction du père sous une forme active (sexuellement insertif, masculin, dominant, contrôlant, prenant soin, sadique… ). Il s’agit de placer l’autre garçon dans le rôle de celui qui reçoit
  • Séduction du père sous une forme passive (sexuellement réceptif, féminin, soumis, lâchant prise, masochiste). Pour revenir à la dyade originelle avec lui
  • Mécanismes de défenses sur-activés pour faire taire la jouissance. On pensera à l’annulation rétroactive qui consiste à effacer les traces du crime, par exemple aller se laver vite vite après une relation sexuelle pour éviter de voir qu’on l’a eue.
  • Rejeu dans l’amour de scénarios ayant trait au fantasme d’avec le père et d’avec la mère.

h – Cristallisation d’une position réceptive ?

Si l’enfant est dans une recherche régressive d’un flow parfait, c’est à dire de bébé voulant être nourri, de retour à un allaitement qui se passe bien et si la mère, contrôlante, c’est toujours évertuée à empêcher l’enfant de grandir, alors, peut-être, l’enfant se construit-il naturellement dans une posture de réception et pas d’insertion ? Car il sait que l’insertion n’est pas souhaitée : la mère ne le laissera jamais rien poser sur la table. Il ne peut se résoudre qu’à la réception.

  • L’enfant va peut-être naturellement tenter de retrouver la (seule) place que la mère ait jamais indiquée dans la dyade : celle d’un réceptacle ? N’est-ce pas une façon de continuer de s’emboiter précisément au seul endroit que la mère ait désigné comme emplacement du nourrisson ? Celle d’un objet ? Ce qui n’est pas sens poser la question d’un des fantasmes centraux de la communauté homosexuelle : le rapport de domination / soumission qui n’est probablement que la redite angoissée, agressive et inquiète d’une relation à la mère. Un rejeu, comme une pièce de théâtre, dans l’espoir que cette fois, la relation d’allaitement se passera bien.
  • Souvent, en tout cas, ce que l’on observe, c’est une crainte de la décision. L’enfant tourne autour, se pose des questions, revient en arrière, reva en avant mais toujours avec une crainte -l’anglais exprime ici mieux que le français la chose- “to embody his decisions”. Comme s’il fallait toujours s’adosser à une personne forte (la mère) qui la sanctionne.
  • La sortie du jeu peut-elle passer par autre chose que de se libérer de la mère et du père en cessant de les réparer ? En disant la douleur, la colère et la haine de n’avoir pas été aimé comme il le fallait, librement, pour que le sujet puisse enfin acter la blessure et, enfin, la dépasser. Qu’y-a-t-il de honteux là dedans ? Après tout, les hétérosexuels ont les leurs.
  • Quand l’enfant se cherche, c’est que les parents ne se trouvaient pas : “c’est dans la mesure où la régression névrotique défensive du désir œdipien, chez l’un des parents, rencontre une organisation en clivage, chez l’autre, que certaines conditions sont alors réunies pour le développement futur d’une homosexualité agie, par le fils, à l’adolescence, où à l’âge adulte.”
  • Entre une mère qui garde le phallus par devers elle et un père incapable de le transmettre, la vraie liberté ne se trouve que dans le lâché prise. Dans la fin du spasme (anal-serré comme une main) par lequel on se raccroche en urgence à l’autre pour ne pas tomber. Dans le fait que les problèmes des parents sont les leurs et pas les parents de nos problèmes.
  • De toutes les façons, quand l’enfant apprend enfin à passer au travers de l’arc électrique qu’est la mère et des peurs qu’elle suscite, il peut enfin se reconnecter au monde, accéder à l’univers tout entier et non plus à la fenêtre étroite qu’elle avait créée pour lui et commence alors son propre destin, son je-désirant

8 – Mais pourquoi donc la mère se comporte-t-elle comme ça ? 

a – Une mère qui se comporte “comme un chef de horde” jaloux, possessif et autoritaire.

Pour le lecteur qui ne serait pas familier de la notion de “chef de horde”, il s’agit là d’une notion développée par Freud dans Totem et Tabou, notamment, lorsque le père de la Psychanalyse explore les fondements de la civilisation.

Selon Freud, mais également d’autres auteurs comme Mead, une civilisation est un contrat social : les individus sont entrainés dès leur plus jeune âge à juguler leur libido. C’est au prix de sacrifice que les individus peuvent vivre ensemble : en s’accordant à renoncer à la réalisation brutale de leurs désirs personnels, les frères, maintenant égaux, peuvent se donner la main pour vivre ensemble.

La société, pour fonctionner, c’est à dire pour satisfaire les besoins du plus grand nombre, de façon à peu près équitable, requiert de tuer le chef de horde qui imposait une volonté brutale et impitoyable à l’ensemble des citoyens en s’emparant de toutes les ressources.

Le chef de horde, c’est le dictateur, celui qui ne met pas de limites à son désir. C’est l’inconscient à l’état brut. C’est ce qui dissout le lien social parce qu’il est la réalisation d’un seul au détriment des autres.

Pour bien rendre compte de la chose, je citerai l’exemple d’un ami qui me disait récemment : “J’ai demandé à ma mère si je pouvais prendre la voiture, elle regardait Narcos à la télé en fumant la chicha. Elle m’a décoché un regard meurtrier en exhalant la fumée. Du coup, je n’ai pas pris la voiture.” Ce n’est qu’un exemple mais il traduit de façon amusante cette posture très masculine de la mère dont on a parfois l’impression qu’on l’a empêchée d’être un garçon.

b – Une mère qui aurait une phobie inconsciente du masculin ? Une jalousie de ne pas être un homme ?

Bokanowski va sur ce thème beaucoup plus loin que Freud et que Winnicott et je trouve sa proposition -subversive- très importante à entendre être car elle me semble être la clef de beaucoup de névroses homosexuelles :

L’hypothèse qui s’est souvent imposée à moi, à l’écoute d’un certain nombre de patients adultes hommes, est que le sentiment d’identité de l’homosexuel est d’autant plus mal assuré que pour la mère de l’homosexuel le pénis de son fils est l’objet d’une phobie inconsciente qui, chez elle, entraîne une haine inconsciente absolue.

Cette phobie chez la mère de l’homosexuel me semble avoir comme origine et pouvoir être reliée à l’angoisse réveillée par ses désirs de petite fille pour le pénis de son propre père, pénis à propos duquel elle a développé le fantasme de ne pouvoir se l’approprier qu’en le dérobant à sa mère. Ce fantasme entraîne alors en elle un sentiment de culpabilité qui vient inconsciemment transformer le pénis du père (et par extension le pénis de tous les hommes : celui de son mari, comme celui de son fils), en pénis destructeur pour son intérieur de petite fille.

La mère de l’homosexuel homme utiliserait ainsi la régression à son propre Œdipe comme « défense » contre-œdipienne, face aux désirs qu’elle peut éprouver pour le pénis de son fils. Ainsi en transformant (par identification projective) le fantasme du pénis-du-père-volé-destructeur en pénis-du-fils-restitué-à-détruire, la mère de l’homosexuel fragilise celui-ci sur le plan de l’identité, tout en instaurant chez lui les conditions des failles et des faillites narcissiques ultérieures.”

e – Sous le fantasme de l’homme fort, se cacherait en réalité le fantasme plus archaïque d’une mère forte.

Du coup, Freud souligne une confusion intéressante chez l’enfant :  sous la figure fantasmée du père (fort, musclé, voyou, puissant, étalon, poilu) se trouverait en réalité, déguisée, une mère archaïque : une mère forte en possession du phallus. Chez l’homosexuel, paradoxalement, le prototype de l’homme ne serait pas le père mais bien cette mère chef de horde, puissante et sans partage.

Et Bokanowski de souligner “Dans ces cas, l’investissement de l’objet idéal qu’est le père primitif (phallique) ne peut se faire que par l’intermédiaire d’une mère qui porte en elle l’imago phallique du père primitif : c’est la raison pour laquelle on peut être conduit à parler, non pas en terme de transfert homosexuel, mais en terme de transfert maternel […] à titre d’exemple, quand un patient homme est en analyse avec un analyste homme, le transfert, en apparence homosexuel masculin, peut en masquer un autre, plus régressif, qui transforme l’analyste en mère prégénitale (narcissique-phallique) et le patient, qui par identification régressive va s’identifier à cette figure féminine, organise alors, à bas bruit, un transfert homosexuel de type féminin (femme/femme).

f – L’homosexuel choisirait-il les hommes comme partenaires privilégiés parce qu’ils ressemblent à la mère ? Une mère forte ?

Et Freud de penser que ce serait à ce moment là que se ferait le choix d’objet : « Si cette représentation de la femme au pénis se “fixe” chez l’enfant, résiste à toutes les influences ultérieures de la vie et rend l’homme incapable de renoncer au pénis chez son objet sexuel, alors un tel individu, avec une vie sexuelle par ailleurs normale, deviendra nécessairement un homosexuel [je souligne] et cherchera ses objets sexuels parmi les hommes qui, pour d’autres caractères somatiques et psychiques, lui rappellent la femme ».

g – Deux comportements divergents vis à vis de cette mère forte.

Bokanowski souligne dès lors une bifurcation intéressante face à cette posture étouffante de la mère :

  • Soit une réponse acceptante, de résignation : “une homosexualité pour laquelle prédomine l’indifférence du type de partenaire, car ce qui est recherché est le culte au pénis ; aimer n’est pas la question car être aimé est le but exclusif, l’amour recherché vouant un véritable hommage (de type fétichique) au pénis ; cette forme d’homosexualité s’inscrit souvent dans un tableau psychopathologique où des conduites de type masochiques prononcées conduisent les sujets à prendre des risques pouvant mettre leur vie en péril”. Cette homosexualité étant alors à entendre comme un renoncement complet, une sorte de soumission totale à une mère qui détient le pouvoir.
  • Soit une réponse active de fuite : “Le sujet met toute son énergie à expulser de lui toute trace de féminité : il lutte contre un envahissement maternel dans l’enfance et contre un ressentiment à l’égard de la mère (dont la nécessité de son absence fait les conditions de la jouissance) dans une rencontre avec un partenaire venant rappeler le père exclu”. La misogynie est alors  à entendre comme l’évasion de la “prison maternelle” vers le père, terrain de jeu libre et possible. Dans ce second cas, “la mère pouvant être dès lors l’objet d’un traitement fantasmatique très sadique”. On pourra d’ailleurs, dans cette lignée, se demander si certains suicides ne sont pas liés à une sensation d’échec : l’échec de ne pas avoir réussi à décoller cette mère envahissante de la peau, comme si elle faisait tatouage indélébile.

9 – Et la place du père dans tout ça ?

a- Un désir qui saute au père ?

L’hypothèse de Freud est révolutionnaire : 

  • L’hétérosexuel aime sa mère mais bloqué par le père dans sa tentative de s’approprier la mère, il va se tourner vers d’autres femmes, fantasmées sur la base de la mère.
  • L’homosexuel aime sa mère -même si elle est sans partage- et va tenter de retrouver ses caractéristiques masculines chez des hommes “forts” qui se comportent comme elle.

Mais on pourrait également moduler l’hypothèse Freudienne en écoutant l’école anglaise : si, comme le pensent Freud et Bokanowski, la mère constitue une sorte de figure masculine pré-paternelle et si, comme le pense Winnicott, dans certains cas, elle n’est pas fiable ou bien compliquée lors des premiers moments de la vie, peut-être le bébé se tourne-t-il naturellement vers la relation la plus proche et qui marche, vers la relation qui fonctionne, vers celle où il y a de la vie : celle d’avec le père qui devient alors comme une “empreinte” de la mère.

Après tout : la mère, c’est “toute personne qui s’occupe bien du bébé”.

Peut-être que l’accrochage primitif ne se fait pas qu’à la mère. 

S’il y a une vraie tendresse pour les figures masculines, c’est peut-être aussi parce que le premier être qu’on a profondément aimé, auquel on a profondément été attaché étant bébé, avec qui on a été en dyade, fusionnel, en état de dépendance, de faim et de sécurité c’est (aussi) le père. Au-delà de la mère, peut-être la figure du père est-elle une sorte de “bliss” originel.

Winnicott souligne en effet : « si la figure maternelle n’est pas fiable, le sentiment de culpabilité devient intolérable, l’enfant est inhibé, la pulsion inhérente à l’amour primitif disparaît »

Osons poser l’hypothèse : l’enfant se raccroche peut-être au père comme une figure prototypique de la mère parce que le père est le seul à recevoir correctement le désir et les besoins de l’enfant.

L’idée n’est pas de dire que le père est meilleur ou plus stable que la mère (il arrive qu’il soit tout aussi fou qu’elle en définitive) mais simplement que là où la mère est un arc électrique étouffant ou bien une paroi glissante, le père présente à l’enfant au début de sa vie plus de capacité d’accroche.

Au sens de Winnicott, le père sait mieux “tenir” le bébé, il lui fournit probablement un holding et un setting de meilleure qualité et le bébé le sent. Pour simplifier : le bébé se tourne probablement vers le père comme un tournesol suit la lumière. Chose difficilement dicible à une mère sans la faire se sentir en échec mais qui ne doit pour autant pas être ignorée pour comprendre l’enfant.

Et tant mieux que le père fournisse un environnement plus stable : s’il n’y avait que la mère, il n’y aurait peut-être pas d’alternative pour le petit, pas de chance de survie. Si ce n’est l’hospitalisme ou bien la forclusion.

b – La question de l’oedipe :

Le complexe d’oedipe est un stade du développement de l’enfant au même titre que l’est l’apprentissage de la propreté ou bien chez Piaget, par exemple, le stade des opérations concrètes. Il apparaît entre 3 et 5 ans.

Un stade, c’est un moment du parcours de l’enfant pendant lequel de nouvelles capacités se font jour en s’appuyant sur les anciennes. L’enfant qui avait développé différentes capacités éparses pendant la période qui précède se saisit des pièces du puzzle et les emboite les unes avec les autres pour former une organisation plus cohérente et ouvrant la voie à de nouveaux comportements.

C’est un peu comme quand vous avez différents vêtements que jusque là vous n’aviez pas associés et que vous vous mettez soudain à porter ensemble parce que vous vous rendez compte que ça vous donne un nouveau look et de nouvelles possibilités.

Quand le stade est franchi, les capacités originellement éparses s’organisent sous le primat d’une fonction clef ou d’un but à atteindre qu’on appelle l’organisateur. Dans le cas du conflit oedipien, l’enfant, passé précédemment par le stade oral (manger) puis par le stade anal (donner / retenir / négocier), doit maintenant ré-organiser sa personnalité pour atteindre au stade phallique (identité / être moi indépendant). Ce stade lui permettant d’organiser les désirs amoureux et hostiles qu’il ressent pour ses parents afin de les dépasser et de se détacher de ses géniteurs pour voler de ses propres ailes.

Mais qu’est-ce que l’oedipe et comment se déroule-t-il ?

L’enfant, qui formait jusque là un couple (dyade) avec la mère (la mère lui prodiguait des soins constants et l’enfant ne jurait que par la mère), s’aperçoit que le père – pour reprendre la jolie expression de Dominique Giffard – n’est pas qu’une « nounou auxiliaire ». « Le père continue d’être intéressé par la mère malgré les revendications de l’enfant » et la mère à besoin de plus que son seul enfant.

L’enfant, offusqué, se trouve alors dans une situation d’amour pour la mère et de rivalité avec le père. Le stade se caractérise par une ambivalence des sentiments de l’enfant envers le père : l’enfant se sent à la fois jaloux et admiratif de ce père qui est impossible à vaincre et qui brandit la menace de la castration.

Il expérimente alors une sorte de deuil, une solitude, un repli qui se soldera par une libération : l’acceptation de la perte de la mère et l’identification au père : « je ne peux pas te vaincre mais je serai, un jour, comme toi et j’avance, dès lors, vers la constitution de ma propre personnalité, indépendante (stade phallique) ».

En intégrant les interdits parentaux (interdiction de l’inceste avec la mère et interdiction du meurtre du père), l’enfant constitue ce qui sera le coeur et la base de son surmoi, c’est à dire de son gendarme interne et entre ainsi dans la société : il devient « civilisé ».

On trouve d’ailleurs chez Anna Freud, la jolie mention des histoires enfantines liées à ce passage : les enfants qui parlent, pendant l’oedipe, de bêtes féroces et indomptables (le père dévorateur) transforment leurs comptines, lorsque l’oedipe est liquidé, en récits portant sur des animaux-amis sur le dos desquels on peut monter afin d’aller explorer le monde (le père-animal agressif est alors devenu un père ami).

c – Un conflit qui se joue dès la naissance contre la mère ?

Le problème, c’est qu’à bien y regarder, dans notre histoire, celle qui joue le rôle de l’animal sauvage, du père chef de horde, de l’obstacle et de la castration et celle qui empêche d’accéder au père, la rivale, celle qui le chasse ou l’écrase même, ce n’est pas le père, c’est la mère. C’est donc peut-être contre elle que se jouent les conflits depuis la naissance, même bien avant l’oedipe ? Et au final, peut-être la mère finit-elle par prendre toute la place, même jusqu’à l’oedipe.

Dans un certain nombre de familles où l’enfant est homosexuel, on a clairement la sensation d’un oedipe inversé : Le père joue le rôle de base de sécurité pour l’enfant, au moins durant les premiers moments de la vie. Et à l’inverse la mère semble interdire le père :

  • Soit activement, en  le dénigrant, en le chassant, en s’en séparant. La mère (femme) sépare alors l’enfant de sa mère (porteuse), à savoir le père. C’est elle qui pose une loi de séparation, un sevrage, un oedipe. Coupant ainsi l’enfant de sa source d’amour et de soin. Obligeant l’enfant à y renoncer. Le problème, c’est que si la mère est velléitaire dans sa volonté de chasser le père, elle devient écrasante. Une mère qui ressasse la haine du père tue l’espoir chez son enfant.
  • Soit passivement : une mère qui a besoin de soins et d’attention oblige l’enfant à rester avec elle et à s’occuper d’elle. A lui faire miroir. Alors qu’elle n’est pas la source première de nourriture et d’amour. Comme nous l’avons montré dans la partie précédente, quand la mère s’appuie sur son enfant, l’enfant la répare au détriment de ses propres jeux et quand la mère castre l’enfant, l’enfant se coupe les ailes, il baisse la tête, il se mure dans la neutralité et se cache dans une obéissance servile.
  • On notera également que certaines mères jouent un rôle ambigu : elles ramènent l’enfant à elles pour le repousser quand il s’approche trop. Déstabilisant ainsi les repères du petit et le faisant se sentir coupable d’un lien qui n’est pas cassé. L’enfant assume une posture de partenaire qu’il n’a pas à assumer

d – La question de l’identification à la mère.

Dans tous les cas, si c’est la mère qui joue le rôle de rival, si c’est contre elle que se joue le combat, alors c’est la mère qui joue le rôle de stade du miroir, “d’homme à abattre” pour pouvoir prendre sa place, de totem à conquérir pour en voler les caractéristiques. La mère se désigne donc naturellement comme “modèle à suivre” pour devenir “grand”. Ce qui peut être une seconde explication de la féminité : si je deviens une femme, si j’en prends les caractéristiques, c’est parce que la mère est le prototype du père, la place forte à conquérir (et à remplacer) pour devenir adulte moi-même et pleinement constitué. Pour être un homme, il me faut devenir femme. Ce qui explique également assez bien les “cat fights” entre pds au passage : qui sera la reine ?

Cette hypothèse prend d’ailleurs d’autant plus de sens quand on l’examine au regard du mécanisme de défense que Freud appelle identification.

L’identification, c’est prendre aux adultes des caractéristiques pour les faire siennes (ce qui est normal) mais c’est aussi leur voler des caractéristiques inquiétantes pour se défendre d’eux et maîtriser la peur. Rappelons la petite fille d’Anna Freud qui avait peur de traverser la maison, la nuit, dans le noir, pour aller faire pipi et qui finit par jouer aux fantômes pour devenir ce qu’elle craint.

On pourra donc se demander avec Freud, dans quelle mesure l’enfant ne devient pas aussi une femme (sa mère) pour pouvoir devenir ce qu’il craint et ainsi reprendre le dessus sur une mère inquiétante.

  • Deux attitudes sont alors à prévoir : chaque fois que la mère répond à coté, l’enfant baigne dans la peur, la frustration et la colère. Comme dans une négociation, quand aucun accord ne peut être trouvé, il faut bien que l’une des parties cède : la mère doit disparaître ou bien l’enfant doit disparaître. La disparition de l’une des parties est la seule façon de remettre le courant dans une négociation bloquée. C’est le prix à payer.
  • Certains enfants vont donc tenter de remettre la mère sous contrôle. En devenant elle. En devenant cette mère agressive qu’ils craignent. Ils vont en prendre les caractéristiques agressives et insatisfaites. Ces enfants, orientés contrôle vont tenter, comme la mère, d’imposer la relation. Ce qui pourra leur jouer des tours dans la gestion des relations humaines.
  • D’autres, plutôt que de contrôler, vont retourner leur agressivité contre eux : ils vont s’effacer. ils vont constamment tenter de suivre et de plaire plutôt que de vivre leur désir. Allant parfois jusqu’à éradiquer leur présence.

e – Impossibilité du conflit oedipien avec le père : on ne peut pas se battre avec celui qu’on aime ?

Un autre problème vient du fait que l’enfant ne peut pas jouer de conflit contre un père qui potentiellement a servi de mère : si le père a été un espoir de survie et une source d’amour, l’enfant voudra préserver cet espoir et y revenir plutôt que de le brutaliser.

Si l’enfant s’est attaché au père parce que la mère était défectueuse, si le père est le premier attachement, la première source d’amour et de sécurité, si le père porte le rôle de la mère durant les premiers moments de la vie, alors comment le combattre ?

Chez les hétérosexuels, le jeu est simple : la mère est la source de nourriture et d’amour, le père en est le gardien, il va falloir abattre le gardien pour garder la mère et si on n’arrive pas à battre le père, on s’ouvre au dehors, on va chercher d’autres femmes.

Mais chez les homosexuels, les deux rôles sont confondus. Comment porter la main sur ce que vous aimez ? Comment battre un père qui est votre principale source d’amour ? Votre soleil ?

S’il meurt, c’est un désastre, comme la mort d’une mère. S’il quitte la maison, c’est une trahison, comme le départ d’une mère. S’il est indifférent, c’est une blessure, comme l’absence de regard d’une mère.

f – Désintérêt du père et trahison : le père ne peut pas “aimer” son fils et fuit le conflit oedipien. Comme la mère, le père, non plus, ne nourrit pas.

« Mon père était le soleil. Il n’a pas voulu de ça. Il s’est détourné de moi. Il m’a laissé. Je suis resté seul, en cendres, froid, mort. » (Guillaume Dustan, plus fort que moi).

Dustan a probablement intuitivement senti ce détournement du père, cet abandon.

Bokanowski souligne très justement : “ces pères ne peuvent faire autrement que de projeter leurs angoisses sur leurs fils. Soumis à leurs angoisses de castration, ces pères sont le plus souvent dans l’incapacité d’assumer une véritable position paternelle et virile qui les autoriseraient à « châtrer » symboliquement leurs fils ; de même sont-ils dans l’incapacité d’assumer une position maternelle, dans la mesure où celle-ci les renverrait à la crainte de leur propre féminité et de leur propre homosexualité”.

En effet, dans les familles où des enfants sont homosexuels, le père s’entête souvent à ne pas jouer le conflit oedipien. Le père est souvent soit absent (parti, souvent chassé par le self masculin de la mère), soit présent mais faible, passif et indifférent vis à vis de sa progéniture soit, au contraire, trop autoritaire et inatteignable.

Dans tous les cas, aucun conflit ne peut se jouer : soit le père est absent (donc mort par abandon) soit il ne veut pas jouer (donc mort par ko) soit il est un chef de horde (au sens de totem et tabou) c’est à dire un père inquiétant qui ne tolère aucune voix discordante à la sienne. Comme un reflet de la mère.

Dans ces cas de figure, on pourrait dire que le père « évite le combat », il refuse de jouer, il refuse de reconnaître les motions agressives de sa progénitures et de les gérer. On pourrait dire qu’il laisse l’enfant à la porte : il ne le reconnait pas et ne donne donc aucune filiation et aucune ouverture. Alors que c’est pourtant du père que l’enfant attend le plus.

Normalement, c’est au père d’ouvrir les portes de la vie. Le père dit la loi mais il tient la corde. Il continue d’aimer son enfant malgré ses motions agressives . Il continue d’être là. Il assure l’enfant que même si de la colère est projetée dans le monde, celui-ci ne s’effondrera pas. La fonction de père n’est pas qu’une fonction castratrice : le père limite l’enfant, certes, mais en échange, il le légitime, il lui donne sa place, il lui livre une filiation.

Quand l’enfant a accepté le père comme ami, le père peut porter son petit sur ses épaules et l’emmener vivre des aventures. Il lui ouvre les portes du monde et le petit va se sentir légitime de l’explorer et d’aller le parcourir. Le père n’est pas qu’une menace de castration, il a pour l’enfant une fonction d’ouverture. De séparation d’avec la mère pour aller explorer le monde.

Mais dans le cas où le père refuse à son enfant de jouer un oedipe, il se comporte comme un chef de horde : il demeure le seul roi du château, il ne passe aucune succession et il met son enfant à la geôle. L’enfant ne monte jamais sur les épaules d’un père-ami. Les portes de la vie ne sont jamais ouvertes et l’enfant continue de craindre son père.

On pourrait dire que le père, au lieu d’avoir une fonction d’ouverture a alors une fonction de closure. En n’aidant pas l’enfant à investir l’extérieur, à investir son geste vers l’extérieur, il le piège au seuil de la vie avec une mère qui fait barrage plutôt que base de sécurité. L’enfant reste le nez collé aux battants, se demandant si un jour on lui ouvrira, si un jour le monde imaginaire qui se cache derrière les gonds verrouillés lui sera accessible.

Or pour le fils, ce détournement du père équivaut à une trahison : le père le “laisse tomber”, “le laisse choir” comme la mère le ressassait. La proposition de la mère (celle d’un père faible et dangereux à châtrer) devient réalité, piégeant l’enfant dans cette vision étroite et étouffante sans issue de secours. On peut aussi le voir de façon Winnicottienne : le père lâche l’enfant le holding cède, le père lâche le petit et devient alors comme le souligne Bokanowski “l’objet d’une agression vengeresse pour son manque d’intérêt et d’amour, ainsi que pour l’envie qu’il suscite.

9 – Homosexualité. Quelles voies d’émancipation ?

  • Les homosexuels sont-ils des être damnés ou abjects ? Non, juste des gamins qui ont eu des mères et des pères compliqués, comme beaucoup d’hétérosexuels d’ailleurs et qui ont survécu aux problèmes comme ils ont pu, ce qui est déjà pas mal. Ce sont des enfants résilients qui, pour éviter de sombrer dans le vide se sont accrochés pour suivre une ligne d’espoir
  • Faut-il les condamner ? Faut-il condamner des enfants qui se sont donnés la peine de survivre à un semblant de mort ? Ca s’appelle une double peine…
  • Sont-ils différents des hétérosexuels : non. Si vous avez bien lu ce texte, vous aurez compris qu’il n’y a pas les hétérosexuels d’un coté et les homosexuels de l’autre. Il y a un continuum et nous, hétérosexuels, homosexuels somme juste saupoudrés différemment sur la continuité du spectre. Les enfants hétérosexuels qui ont eu la chance d’avoir un environnement plutôt équilibré sont à un bout du spectre et les enfants hétérosexuels et homosexuels qui ont du s’en tirer par eux-mêmes sont à l’autre bout du spectre. Ce qui, étrangement, nous fait un joli point commun avec certains gamins dits de « banlieue ».
  • Les homosexuels peuvent-ils aimer ? Oui. Même si c’est compliqué (mais comme pour tout le monde).
    • Tout d’abord, rappelons que l’amour, c’est donner et c’est recevoir. Si la mère a obligé l’enfant à investir une défense anale, donner et recevoir sera un peu plus compliqué que la normale. En effet, l’enfant s’est habitué à bloquer ce qui rentre parce que la mère s’est avérée instable ou brutale et il s’est habitué à bloquer ce qui sort parce que la mère le détruit ou bien n’y donne pas écho.
    • Ensuite, pour des garçons affamés, que leur mère n’a jamais nourris et que la faim tient éveillés, le couple peut ressembler de près à retomber dans la contrainte : il faut se plier à l’autre, le couple peut donner la sensation de renforcer un faux self à cause des compromis qu’on fait pour l’autre. L’enjeu de l’amour pour les homosexuels est donc peut-être d’apprendre à laisser passer. Ensuite, les défaillances et les imperfections du partenaire peuvent aussi renvoyer le sujet à ses craintes d’effondrement : la défaillance de l’autre est comme un rappel du holding défaillant, du bébé qu’on  lâche, du flow qui ne marche pas. Le jeu est alors d’éviter le plus longtemps possible l’amour pour ne jamais le regarder dans les yeux, pour ne jamais devoir ré-éprouver le manque d’amour de la mère et du père, pour ne jamais devoir affronter à nouveau le vide, la mort et la colère qui s’en suit.  
    • Enfin, il peut y avoir une peur de libérer son agressivité dans les jeux amoureux : puis-je être moi-même ? Pourquoi l’amour fait-il ressurgir des sentiments aigus de manque, de nutrition, de colère ? Pourquoi ai-je envie de retalier mon partenaire quand il n’est pas nutritif ? Pourquoi cette colère ? L’infiltration de l’amour par le manque de nutrition et par la négociation anale auront tendance à maintenir sexe vs amour dans des bulles artificiellement séparées. Par peur, par manque de confiance. Pour pouvoir aimer, encore faut-il accepter sa propre présence et ne pas remplir l’espace de jeu de défenses.
  • Quel rôle pour la communauté ? (si souvent décriée). D’une part, en se donnant comme pères abordables les uns aux autres, les membres de la communauté jouent les uns pour les autres le rôle de planche de sécurité, de père de substitution avec lequel on peut jouer et qu’on peut explorer, auquel on peut se mesurer sans risque et sur lequel on peut libérer son agressivité. Il est alors possible de « mettre en scène certains éléments mauvais et d’en jouir sans danger ».  La communauté joue donc en premier lieu le rôle d’un cadre structurant qui permet de faire passer les plus jeunes au stade phallique : les plus anciens peuvent, comme une famille élargie, extirper les enfants de leurs appétits et de leurs rivalités féroces en leur permettant régulièrement de faire l’expérience de leur colère pour la maîtriser.
    • En second lieu, la communauté peut être l’endroit où les petits apportent leur pierre à l’édifice, « font leur trou », sont eux-mêmes et sont reconnus. La communauté permettrait donc de faire régulièrement l’expérience d’avoir une place.
    • Ensuite, la communauté permet de faire l’expérience du droit à refuser : « je te fais confiance si tu me reconnais le droit de refuser ». Ce point qu’Adam Philips appelle le point de non retour des chatouilles : point d’inflexion où les chatouilles ne font plus rire mais deviennent de la douleur et qui, si on le dépasse, font perdre toute confiance à l’enfant. La communauté sert aussi à « récupérer » ce point dépassé par les parents pour retrouver possession de soi à travers le respect des autres membres.
    • La communauté est également l’occasion quand l’environnement primitif a été défaillant de pouvoir retrouver quelque chose de bon qui a été perdu. La colère que beaucoup d’homosexuels éprouvent trouvant souvent ses racines dans cette lancinante douleur que quelque chose de bon a été irrémédiablement « paumé » en cours de route.
    • Enfin, la communauté est aussi l’un des endroits qui peut permettre de réinstaurer une pulsion d’amour là où la mère n’a laissé que de la peur et de la paranoïa.
    • Dernière chose : quand les plus âgés accueillent les plus jeunes, ils ne sont rien moins que des parents. Et là, ce sont les adultes qui bénéficient de ce plaisir universel qu’ont tous les parents à gommer les erreurs de leurs propres parents en élevant leurs enfants comme ils l’entendent.
  • Les homosexuels sont-ils utiles à la société ? Bourdieu disait que les gens les plus intéressants sont ceux à la périphérie du système, ils le voient clairement, il  n’y ont aucun intérêt. Quand à Nietzsche, il ne souhaitait que des difficultés à ses amis, en les faisant réfléchir, ça en faisait des gens meilleurs – nous sommes plutôt bien placés. Disons que comme nos petits homosexuels sont saisis d’une quête d’identité, comme ils ont faim et comme ils ont tendance à sublimer cette faim, nos petits Raphaël, De Vinci, Wilde, Turing et Alexandre le Grand, courent le monde et le font avancer bien mieux que tous les beaufs qui les condamnent et que l’histoire ne retiendra pas. Notre communauté est une communauté libre qui a besoin de danser sans contraintes les yeux fermés. Elle fera avancer tous ceux qui ont envie et besoin de faire de même.
  • La question de la dépénalisation et de la dépsychiatrisation de l’homosexualité. La question du mariage gay. La question de l’adoption. Pour des enfants qu’on a empêché de grandir, la pénalisation et la psychiatrisation ainsi que l’interdiction au mariage ressemblent de près à la redite d’une contrainte maternelle étouffante et morbide. En disant publiquement que l’homosexuel est un être à part entière, la société lui ouvre le droit que ses parents lui ont refusé : de grandir et de faire société. De même, pour un enfant dont les production ont été souvent systématiquement détruites par la mère, avoir des enfants et bien les élever est une victoire extraordinaire. Mais on n’élève pas d’enfants pour soi, on les élève pour eux. Et pour avoir des enfants, il serait bien que les homosexuels commencent par être à eux-mêmes grâce à la psychanalyse avant de vouloir avoir une progéniture. Conseil qui s’applique d’ailleurs en premier lieu à tous les hétérosexuels qui élèvent des enfants juste parce qu’ils le peuvent (biologiquement) sans se soucier de savoir quelles névroses ils portent et qu’ils vont passer parfois comme une malédiction à leurs enfants hétéros comme homos.
  • Pourquoi les homosexuels me regardent-ils des fois dans la rue, ça me gène ? Ben parce que t’es mignon, que t’as un joli cul et qu’ils te regardent comme toi tu mattes les meufs… Et peut-être aussi parce que t’as l’air d’être vivant et libre, bref le genre de garçon qu’ils auraient bien aimés être.
  • Les homosexuels abusent-ils de l’alcool et des drogues ? Pas plus que les hétéros. C’est juste que la fête, l’alcool, les drogues, la soumission sm, le suicide sont des façons pour ces enfants réveillés trop tôt, de retomber enfin dans l’inconscience, c’est une joie. Il s’agit pour eux de troquer l’espace de contraintes et de frustrations crées par la mère contre un espace d’inconscience et de jeu dont ils ont toujours manqué.
  • Les homosexuels ont-ils tous le sida ? Non, mais ce sont eux qui ont lutté en premier pour que toi, hétéro, tu aies accès au traitements et à des capotes gratuites (cf. Cleews vellay de chez Actup). Et s’ils ont eu (plus) le sida que les autres dans les années 80, c’est juste qu’on baisait plus parce que pour nous le sexe n’est pas coupable, on fait pas de gamins, on a pas l’église sur le dos. Le sexe, c’est retrouver la fusion perdue / jamais eue. Mais bon, maintenant, les hétéros se sont mis au niveau 🙂

Pour poursuivre la lecture :

Sur le web : Homosexualité psychique, homosexualité masculine et cure psychanalytique : quelques propositions, Thierry Bokanowski // // Homosexualité psychique, homosexualité masculine et cure psychanalytique : quelques propositions, Thierry Bokanowski // La personnalité obsessionnelle, Patrick Juignet, 2011 // La névrose obsessionnelle, Alain Vanier, 2005 // Comment lire l’homme aux rats, Nathalie Delafond, 2002 // Le complexe d’oedipe, Isabelle Levert // Le complexe d’Oedipe, période fondamentale, Mary Gohin //  Oedipe & Complexe d’Oedipe, Dominique Giffard 

En papier : Principes de Psychanalyse (Franz Alexander) // Le moi et les mécanismes de défense (Anna Freud) // La capacité d’être seul, Jeu et Réalité, la Mère suffisamment bonne, Agressivité/Culpabilité/Réparation, Processus de maturation chez l’enfant (Winnicott) // Trois essais sur la théorie sexuelle, Totem et tabou, Conseils aux médecins sur le traitement analytique & Cinq Psychanalyses (Freud) // On kissing, tickling & being bored (Adam Philips) // Flow, the psychology of optimal experience (Mihaly Csikszentmihalyi)

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Olivier Mokaddem • 27 août 2016


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