Comment devient-on homosexuel ? Ce n’est peut-être pas là la vraie question. La vraie question, c’est « comment démasquer le bluff » » à l’aide de la science comme le disait Carl Sagan. Comment s’extirper de la folie des croyances et des fantasmes qui entourent un sujet aussi sensible, aussi sexualisé et touchant d’aussi près aux goûts intimes et à la morale personnelle ? Et bien, c’est notre travail en tant que chercheurs, en tant que scientifiques, en tant que psychologues que de voir au-delà des apparences, de douter, de refuser de flatter les bonnes moeurs, les préférences sexuelles ou le bon goût pour atteindre à la mécanique des choses et la comprendre. La Psychologie tente d’expliquer l’homosexualité de façon convaincante depuis plus de 100 ans, il est peut-être intéressant d’écouter ce que tant de chercheurs ont à dire.

Avant de commencer, prenons quelques précautions d’usage

  • Tout d’abord, les professionnels nous pardonneront certains raccourcis ou approximations nécessaires à la vulgarisation des concepts clefs de la Psychologie clinique et de la Psychanalyse

  • Ensuite, tenter de donner un modèle intégratif des différentes visions n’est pas toujours simple et on nous pardonnera également quelques oublis, volontaires ou non

  • Pour ce qui est du lecteur, il y a la grande et la petite histoire : même s’il est possible de repérer les grandes lignes expliquant la genèse de l’homosexualité, chaque histoire a ses propres démêlés, ses « accidents du désir » comme Freud le notait, et toutes les histoires ne sauraient se superposer comme des calques : s’il semble exister de grandes règles communes, chaque vie est un terrain de jeu, original, et “jamais encore la vérité ne s’est accrochée au bras d’un intransigeant » disait Nietzsche.

  • Pour ceux qui auraient la critique superficielle et facile, en pensant que nous souhaitons ici guérir les homosexuels. Il n’en est rien. Nous sommes évidemment contre les thérapies de conversion et nos partenaires dans les communauté LGBT combattent férocement ces imbécilités. Rappelons donc en le soulignant que la cure psychanalytique a pour but de préparer la guérison, guérison au sens du mieux-aller, au sens de se déployer soi-même, de vivre à plein son identité, de s’émanciper. Ci nous souhaitons quelque chose avec cet article, c’est bien de débloquer les éléments qui étaient coincées, de curer les plaies pour que l’individu guérisse par lui-même. Non de son homosexualité mais de la douleur qui lui est parfois consubstantielle. Aussi rappelons que comprendre les grands mécanismes de l’homosexualité ne saurait se substituer à une analyse : la théorie ne doit pas remplacer la vie et il demeure du ressort du patient de saisir la nature de ses fantasmes individuels, chose qu’on ne peut faire qu’en séance. Une thérapie commence à deux et se finit à trois : quand apparaît sur la chaise jouxtant le divan, l’inconscient du patient -qu’il ne pouvait par définition pas connaître- et que l’inconscient du psychanalyste aide à faire émerger.

  • Enfin, dans cet article, on parlera beaucoup de la place de la mère. Les mères portent ce lourd fardeau d’élever les enfants. Elles ont cette place si distinctive qu’elles sont tout pour leur enfant, au moins durant les premiers mois de la vie. On leur pardonnera donc de ne pas être parfaites. L’aurait-on été à leur place ? Les mères aussi ont un inconscient, elles font ce qu’elles peuvent. Cet article veut donc éclairer, de façon impartiale, mais sans jamais être à charge

Freud défriche le terrain : l’homosexualité ne serait pas une disposition innée, ce serait un choix d’objet

« L’homosexualité n’est évidemment pas un avantage (dans la société étroitement bourgeoise du XXème siècle), mais il n’y a là rien dont on doive avoir honte, l’homosexualité n’est ni un vice, ni un avilissement et on ne saurait la qualifier de maladie ; nous la considérons comme une variation de la fonction sexuelle. »

Sigmund Freud

Lorsque Freud commence d’explorer le sujet de l’homosexualité, remettons le lecteur dans le contexte : nous sommes au début du XXème siècle, dans un monde Victorien où prévaut encore une morale bourgeoise teintée de sens de la punition divine.

Que Freud tente de dépasser « l’empire des bonnes moeurs » pour commencer d’analyser rationnellement le phénomène à la lueur de données terrain, c’est non seulement tout à son honneur mais surtout tout à l’honneur de la Science.

Ce que Freud commence d’entrevoir au cours des cures qu’il mène, c’est que l’homosexualité n’est probablement pas une disposition innée : on ne naît pas homosexuel, on le devient, au cours d’un processus que Freud va nommer « le choix d’objet ».

Attention à l’erreur évidente qui se profile tout de même : il ne s’agit pas d’un choix au sens où nous l’entendons pour les adultes. L’homosexualité n’est pas un choix intentionnel comme on choisit une paire de chaussettes ou bien un restaurant. Ce n’est pas une prise de décision volontaire. Les mères n’expulsent pas de leur utérus de petits militants hurlant « Homosexualité ! », le poing levé, après avoir décidé seuls de leur orientation au cours la grossesse. Le bébé n’est pas un adulte en miniature.

Quand on parle de « choix d’objet » il faut plutôt l’entendre comme une adaptation. Dans un contexte où l’enfant, vierge par nature, pouvait se structurer en hétérosexuel ou bien en homosexuel, il s’oriente vers l’homosexualité parce qu’il s’agit là d’une façon d’être au monde plus stable pour lui et qui lui permet de mieux s’inclure dans le système de relations formé par la cellule familiale.

On pourrait dire que l’homosexualité est une façon pour l’enfant de se positionner au sein du terreau (du système de ressources et de contraintes) initialement fourni par la famille afin d’y trouver le meilleur état d’équilibre.

L’homosexualité, une maladie dont on guérit ?

L’homosexualité étant une adaptation primitive à ce qui est donné par la famille (tout comme l’hétérosexualité l’est à sa manière), Freud en déduit donc que la guérison des homosexuels est une absurdité : l’homosexualité n’est pas une maladie. C’est une construction de la personnalité. C’est une façon d’être au monde et puisqu’on ne change pas un hétérosexuel en homosexuel, pourquoi espérer l’inverse ?

Hétérosexualité et homosexualité sont des adaptations, on pourrait dire des « câblages cérébraux » mis en place très tôt dans la vie de l’enfant et qui ne sont pas des tares mais simplement une façon différente d’avoir affronté la réalité et d’avoir résolu les challenges qui se présentaient au sein de la famille.

Pour expliquer comment les enfants se répartissent, se distribuent entre hétérosexualité, bisexualité et homosexualité, Lionel le Corre utilise une métaphore de flux pulsionnel. Un peu comme dans un réseau électrique : « une plus grande quantité de libido en un point donné et c’est d’autant d’énergie en moins sur les autres voies possibles du développement libidinal ».

On est ici, finalement, assez proche de Lacan : ce qui compte au fond, ce n’est pas que l’on soit un garçon ou une fille, ce qui compte, c’est l’endroit sur lequel on va investir son désir. Un peu comme au casino, ce qui compte c’est la case sur laquelle on va placer la mise 😉 C’est n’est pas le sexe biologique (garçon ou fille) qui guide le développement de l’enfant, c’est le désir qui va l’aider à se construire sur une voie plutôt que sur une autre.

Tous les enfants disposent des mêmes capacités pulsionnelles et d’investissement des objets de désir, ils reportent simplement des quantités de désirs différentes sur ces objets en fonction de ce qui les satisfait le mieux. D’où l’expression de Freud : l’homosexualité n’est qu’une variation de la fonction sexuelle.

Et cette coloration de l’enfant n’est pas une simple propriété, une « option » dont on pourrait se séparer en cours de route ou qu’on pourrait re-câbler à l’aide d’une thérapie de conversion. Au contraire, elle est une choix-socle de la personnalité sur lequel se bâtit le reste de la vie : le primitif devient profond.

Guérir un homosexuel reviendrait donc à effacer sa personnalité. Ce qui ne semble pas gêner certains pays mais qui en démocratie s’appelle un meurtre. Il serait d’ailleurs intéressant de questionner, d’un point de vue psychologique, la violence de ceux qui veulent guérir les homosexuels mais aussi les étrangers, les femmes, les autres, en bref tout ce qui est différent, à tout prix. En définitive, ce sont peut-être eux qui sont malades ?

L’homosexualité est-elle de même nature que l’hétérosexualité ? Ou bien est-elle d’une autre nature, on pourrait dire non comparable ?

Toutes les familles ont leurs problèmes et quand on les examine d’un peu plus près, qu’elles produisent des enfants hétérosexuels ou bien homosexuels, on voit rapidement qu’en fonction du terreau parental qui leur a été donné, les enfants ont poussé dans des directions bien précises.

Les enfants s’adaptent aux conditions de leurs parents. Winnicott aurait dit à leur holding et à leur setting. Un collègue me mentionnait récemment une famille où le pattern était particulièrement marqué : le grand frère est très croyant, celui du milieu est homosexuel et le dernier est « délinquant ». Trois adaptations différentes à des parents compliqués.

De même, lorsqu’on examine les fratries où l’un des enfants est homosexuel, on remarque généralement que tous les frères et soeurs ont développé des adaptations sinon similaires en tout cas bien précises et qui permettent, dans tous les cas, de faire parade aux conditions que les parents avaient posées.

Ainsi, on soulignera que l’homosexualité n’est pas une pathologie mais simplement une façon de pousser parmi d’autres. Et elle n’est d’ailleurs souvent qu’une variation des tendances que l’on peut observer dans le reste de la fratrie, ce qui nous met sur la voie d’un continuum.

L’homosexualité n’est pas différente de l’hétérosexualité : d’un point de vue psychologique, les homosexuels sont bien constitués. Ils ont un ça, un surmoi, un moi, dix doigts aux mains, dix doigts aux pieds comme les petits hétérosexuels.

Les homosexuels sont des humains comme les autres, avec les mêmes organes que les autres, c’est juste qu’ils les utilisent pour jouer une autre partition. Ce qui les rend originaux mais pas différents : un même grammaire, différents dialectes.

Comment devient-on homosexuel : un problème d’accordage avec la mère ?

a – Point de départ : un enfant « mal aimé » par sa mère ?

Comme le rappellent Freud dans son texte « Conseil aux médecins dans le traitement psychanalytique » ou bien encore Nasio dans une de ses récentes conférences, le travail du Psychanalyste, lorsqu’il écoute le patient, n’est pas d’écouter ce que le patient ressent actuellement, sur le divan, mais bien de se faire l’écho de ce que le patient a ressenti étant enfant et qui le bloque encore à l’âge adulte.

Or, lorsqu’on écoute les patients homosexuels, ce qu’on entend, lorsqu’on prête un peu l’oreille, c’est de la faim. La faim brute de dévorer mais également la peur brute d’être dévoré. Une faim d’exister, une faim d’être soi-même, une faim qui pourrait désintégrer le corps tout entier, une faim de se développer, une faim qui se retourne contre soi mais toujours de la faim.

La plainte qui revient souvent est celle d’une frustration de ne pas être à plein, d’une incertitude, d’un languissement, d’une fragilité. La plainte d’un enfant qui n’aurait pas eu assez, comme avec une mère rétive : la plainte d’une mère qui aurait rempli son devoir de mère « Elle s’occupait bien de moi, je ne manquais de rien » mais qui n’aurait peut-être pas donné l’essentiel.

Freud mentionne d’ailleurs assez tôt dans ses écrits que l’homosexuel serait un garçon « mal aimé » par une mère insatisfaite.

Proposition énigmatique qu’il faut, pour en comprendre toute l’ampleur, éclairer à la lueur des travaux de Donald Winnicott, Pédiatre, Psychiatre et Psychanalyste des années 50, spécialiste des enfants et inventeur de notions aussi clefs que l’objet transitionnel ou la capacité d’être seul.

En effet, le respect et l’amour qu’on doit aux mères ne doivent pas nous empêcher d’investiguer : on ne doit pas jouer à l’autruche. On passerait, en tant que chercheur et thérapeute, à coté des mécaniques propres à éclairer la vérité.

Dans Processus de maturation chez l’enfant, Winnicott précise : « La mère qui n’est pas suffisamment bonne n’est pas capable de rendre effective l’omnipotence du nourrisson et elle ne cesse donc de lui faire défaut au lieu de répondre à son geste. A la place, elle y substitue le sien propre, qui n’aura d’autre sens que par la soumission du nourrisson. Cette soumission de sa part est le tout premier stade du faux « self » et elle relève de l’inaptitude de la mère à ressentir les besoins du bébé. »

Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

b – Qu’est-ce qu’une « bonne mère » ? La définition de Winnicott : une mère « suffisamment bonne »

Notons pour commencer que lorsque Winnicott parle de « mère », il entend toute personne qui s’occupe du bébé ou qui en prend soin. Qu’il s’agisse de la mère, de la grand-mère, du père ou bien d’une infirmière. On parle ici de toute personne capable de ce que Winnicott appelle « une préoccupation maternelle primaire », c’est à dire la capacité de s’identifier profondément au nourrisson afin d’en prendre soin de façon quasi-exclusive durant les premiers stades de la vie.

Stades pendant lesquels le petit enfant se trouve dans un état de forte dépendance : à cette étape de son développement, le bébé dépend entièrement de ce qui lui offre la mère, c’est la mère qui incarne pour le bébé un environnement favorable et il est important qu’elle « ne le laisse pas tomber », c’est à dire qu’elle le tienne réellement et symboliquement (holding) afin d’assurer la « continuité de son existence ».

En effet, assurer cette continuité est primordial :

  • Tout d’abord, parce que la naissance est une succession de changements violents que le bébé doit affronter : le premier d’entre eux étant évidemment le passage du ventre de la mère à l’extérieur. Il s’agit donc d’aider le bébé à passer des caps.

  • Ensuite, assurer cette continuité de l’existence chez le nourrisson est crucial en raison de l’immaturité psychologique de ce dernier : Mélanie Klein et Winnicott rappellent en effet que le bébé n’est pas un adulte en miniature. Le bébé est immature à la naissance au sens où il n’est pas encore en état d’intégrer la réalité et de comprendre le monde qui l’entoure. Son vécu conscient est encore morcelé et transitoire : il attrape des bouts de choses mais sans pouvoir encore bien les globaliser. Et ces perceptions morcelées de l’existence causent des angoisses profondes : Winnicott dit que le bébé est constamment au bord d’une « grande angoisse inimaginable » au sens où il ne peut ni l’imaginer ni la théoriser ou la verbaliser. Ces angoisses qu’on pourrait comparer à des sensations de chute vertigineuse ne pouvant être endiguées que par les soins corporels fournis par les parents comme le fait d’être touché ou bien lavé.

  • Troisième point, assurer la continuité d’existence du bébé est primordial car son vécu est chaotique et parcouru de crises et de sentiments violents : faim, amour, haine, culpabilité apparaissent très tôt dans le développement et le bébé les ressent de façon irrépressible et intense. Joan Rivière, dans L’amour et la haine rappèle ainsi que lorsque les désirs du bébé ne sont pas satisfaits, le bébé prend conscience de façon transitoire de sa dépendance et éclate d’agression accompagnée de douleurs, brûlures et sentiments de suffocation et d’étouffement

Or pour assurer cette continuité, il faut une mère suffisamment bonne.

Mais attention, lorsque Winnicott parle de « Bonne mère », il ne s’agit pas d’un jugement de valeur. On ne cherche pas à savoir si la mère est convenable du point de vue de la morale mais bien plutôt si elle donne à l’enfant les éléments nutritifs nécessaires pour que sa personnalité se développe. À ce titre une prostituée aimante sera toujours une meilleure mère qu’une élégante bourgeoise indifférente à sa progéniture.

Dans Processus de maturation chez l’enfant, Winnicott théorise les choses de la façon suivante : « on pourrait dire que (par sa présence) la mère transforme le moi faible du nourrisson en moi fort parce qu’elle est là, affermissant chaque chose, comme une direction assistée sur un autobus ». Et même plus tard, durant les phases de dépendances relatives et d’indépendance, la mère continuera d’être une sorte de support, une « base de sécurité » : se sentant en confiance, l’enfant peut s’éloigner d’elle pour explorer le monde puis revenir à elle quand les choses l’inquiètent ou qu’il se sent fatigué.

Mais c’est réellement dans La Capacité d’être seul que Winnicott précise de façon cruciale le concept de « mère suffisamment bonne » : une bonne mère, c’est une mère qui, tout en s’occupant de son enfant, le laisse respirer. Elle se soucie de lui mais pas trop. Elle le prend en charge suffisamment pour qu’il se sente en sécurité mais sans pour autant prévenir l’enfant de ses propres expériences.

c – Capacité de la mère à ressentir la préoccupation maternelle primaire

« Nul n’est capable de porter un bébé, s’il ne peut s’identifier à lui »

Donald Winnicott, Processus de maturation chez l’enfant

Winnicott rappelle que durant les premières semaines après l’accouchement, pour pouvoir ressentir une préoccupation maternelle primaire, c’est à dire pour s’identifier à son petit, la mère a besoin de régresser elle-même à ses propres sensations de nourrisson. Elle doit se sentir « éveillée » au besoins de l’enfant comme s’il s’agissait des siens.

Et cette capacité ne va pas sans vulnérabilité. La mère doit être psychologiquement disponible et, généralement, l’entourage (le père, la famille…) créent autour d’elle une bulle de protection qui lui permet de se soucier uniquement de son enfant.

Pourtant, Winnicott souligne que certaines mères ne parviennent pas toujours à jouer ce rôle de « filet de sécurité » pour le bébé :

  • Soit leur environnement est si perturbé qu’elles ne sont pas sereines (biais externe)
  • Soit, c’est leur propre psychanalyse qui les handicape (biais interne) :
    • Certaines mères sont trop possessives, invasives et cherchent à organiser tous les détails de la vie de leurs enfants
    • D’autres perçoivent leur progéniture comme « demandantes » et le leur font payer, on pourrait dire qu’elles sont « retaliantes »
    • Certaines sont électriques, fluctuantes et se dérobent sous les pas
    • D’autres enfin, parce qu’elles sont dépressives, par exemple, n’ont à offrir qu’un regard vide à leurs enfants, regard que ceux-ci vont tenter de réparer jusqu’à l’épuisement.

Les enfants dissolvant alors toute l’énergie qu’ils auraient du consacrer à leur propre croissance dans le siphon de cette mère qu’il faut remettre à flot.

Les enfants avec ces types de mères n’ayant jamais pu expérimenter de « capacité à être seul en présence de la mère » et à se sentir pleins et en sécurité même en présence d’autrui s’avéreront souvent troubles quand à leur lien aux autres. Incapables de gérer autrui aussi naturellement qu’ils le voudraient.

Souvent, pour eux, le lien est toxique, ils ne savent pas quoi en faire : le lien les suffoque. Ils dansent d’un pied sur l’autre, ils oscillent entre dépendance et puis rejet.

A certains moments, la dépendance est si forte que toute rupture du lien les plonge dans un océan de solitude. A d’autres, autrui devient un embarras, comme une gène sur la poitrine, une chose en plein milieu, comme une sorte d’étouffement à contourner.

Pour finir, notons et c’est important que comprendre ce qui anime la mère n’est pas prétexte à l’objectiser : elle ne saurait être réduite à son rôle de mère, elle est d’abord une femme. Après tout, si elle ne voulait pas d’enfant, si elle s’en avère incapable ou bien si elle les fait à sa manière, qui pourrait l’en blâmer ? Winnicott a toujours très nettement précisé que « la mère suffisamment bonne » n’était qu’un concept qui aidait à comprendre les choses, un idéal-type, mais qu’il était inapplicable dans la réalité : il n’y a pas de modèle absolu, chaque mère prend soin de son enfant à sa façon et comme elle le peut.

Comment devient-on homosexuel : une connexion entre la mère et son enfant qui a des difficultés à s’établir ?

Les gens feraient n’importe quoi, même les choses les plus absurdes, afin d’éviter de faire face aux tréfonds de leur âme. Mais on ne trouve pas la lumière en se gargarisant de clichés positifs ou vertueux. On ouvre véritablement les yeux lorsque l’on rend la part de soi la plus sombre et la plus ténébreuse consciente.

Carl Jung

a – L’intuition de Freud : une mère qui dévore ses enfants ?

On trouve trace des réflexions de Freud sur le sujet dans la correspondance avec Binswanger à propos du cas J. v. T.

Freud signale à propos de son jeune patient homosexuel :  » A mon instigation, le patient a conseillé à sa mère de ne revenir le voir que dans huit jours ; en fait, il ne la réclame jamais.

Sa mère vient tous les jours demander s’il ne s’est rien passé d’horrible (elle habite à l’hôtel !), s’il n’a pas les pieds mouillés. […] le patient a organisé un mode de vie dans l’abstinence, qu’il transgressait en secret par l’onanisme avec des fantasmes homosexuels. »

Proposition intéressante que Lionel le Corre, dans son ouvrage « L’homosexualité de Freud » finit d’attraper de façon très pertinente : « Une fois le père mort […] ce montage fantasmatique tient lieu, pour lui (pour le patient), de compromis lui permettant d’échapper à « l’êtrification phallique » qui se déduit du vouloir glouton de la mère.

Tiens donc : on retrouve ici une question centrale posée par les patients homosexuels. La dévoration. La mère dévorerait ses enfants comme un Kronos ?

On remarquera, en effet dans l’exemple livré par Freud sur le cas J. v. T. que c’est lui, freud, qui en refusant les visites disruptives de la mère prend de facto la place du père en obligeant la mère à renoncer à son enfant. Freud intervient pour rétablir une triangulation oedipienne (père-mère-enfant) qui n’avait pas eu lieu jusqu’alors et qui ouvre au patient la voie de la sortie de la fusion avec la mère. Et peut-être donc de la forclusion psychotique qui menaçait ?

En s’interposant, Freud permet au patient de se délivrer de l’emprise de la mère, il permet au patient de regarder ailleurs que vers elle, ce qu’elle ne permettait pas jusqu’alors, afin de laisser le patient libre de créer un safe space, une zone à soi, où il peut commencer de s’intéresser à autre chose qu’à la mère qui le tenait en laisse par ses disruptions actives.

On commence de trouver ici une première réponse à l’homosexualité : comment l’enfant pourrait-il s’intéresser à d’autres femmes quand la première d’entre elles, quand le prototype de toutes les femmes, la mère, a été synonyme de terreur et d’enfermement durant l’enfance ?

b – L’hypothèse de Winnicott : la notion d’empiètement

L’idée pressentie par Freud n’est pas sans rappeler la notion plus tardive et plus développée d’empiètement chez Winnicott.

Winnicott définit l’empiètement comme toute intervention ou évènement extérieur qui interrompt la continuité d’existence du nourrisson lorsqu’il est encore dans une phase de totale dépendance à la mère et que son moi est trop immature pour y parer

Winnicott signale qu’en cas d’empiètement, « il se produit une interférence grave à la tendance naturelle qui existe chez l’enfant de devenir une unité intégrée capable de continuer à avoir un self avec un passé, un présent et un avenir »

En clair, le problème, c’est que si la mère est invasive, pas sereine ou absente, elle empiète par son invasion, son angoisse ou bien sa dépression sur la continuité d’existence du nourrisson. Et soulignons ici que la dépression de la mère, son regard vide, est une agression en soi pour le nourrisson : en effet, une violence n’a pas besoin d’être active pour abîmer. Une mère dépressive, par son absence devient une douleur.

On soulignera ici l’importance de regarder les mécanismes de défense chez les homosexuels sous le prisme de cet empiètement : l’hystérie, parfois les rixes ou les disputes, si commune dans le milieu LGBT sont-elles autre chose que des réactions de défense excessives face au viol de l’empiètement ?

c – L’hypothèse de Bokanowski : l’inconscient « phobique » de la mère

« Ma mère était insupportable, elle avait le don de transformer tous les gens qu’elle croisait en esclave. »

Karl Lagerfeld

Sur la lancée de Freud, Thierry Bokanowski pose une hypothèse subversive mais à écouter sur la psyché de la mère pour expliquer l’empiètement :

« L’hypothèse qui s’est souvent imposée à moi, à l’écoute d’un certain nombre de patients adultes hommes, est que le sentiment d’identité de l’homosexuel est d’autant plus mal assuré que pour la mère de l’homosexuel le pénis de son fils est l’objet d’une phobie inconsciente qui, chez elle, entraîne une haine inconsciente absolue.

Cette phobie chez la mère de l’homosexuel me semble avoir comme origine et pouvoir être reliée à l’angoisse réveillée par ses désirs de petite fille pour le pénis de son propre père, pénis à propos duquel elle a développé le fantasme de ne pouvoir se l’approprier qu’en le dérobant à sa mère. Ce fantasme entraîne alors en elle un sentiment de culpabilité qui vient inconsciemment transformer le pénis du père (et par extension le pénis de tous les hommes : celui de son mari, comme celui de son fils), en pénis destructeur pour son intérieur de petite fille.

La mère de l’homosexuel homme utiliserait ainsi la régression à son propre Œdipe comme « défense » contre-œdipienne, face aux désirs qu’elle peut éprouver pour le pénis de son fils. Ainsi en transformant (par identification projective) le fantasme du pénis-du-père-volé-destructeur en pénis-du-fils-restitué-à-détruire, la mère de l’homosexuel fragilise celui-ci sur le plan de l’identité, tout en instaurant chez lui les conditions des failles et des faillites narcissiques ultérieures. »

Il faut alors concevoir qu’il existe peut-être dans le holding de la mère pour son enfant masculin, une manque d’amour, une négation, un doute qui l’empêche de le tenir tout à fait.

À mon humble avis, Bokanowski a tout à fait raison et tombe superbement juste : si tous les homosexuels n’ont pas les mêmes mères et que certaines sont peut-être plus souples que d’autres, quand on passe un peu de temps avec elles, on remarque toujours tôt ou tard cette personnalité forte, ce self masculin, ce coté chef de horde que Freud décrit dans totem et tabou, parfois un coté impitoyable que les artistes homosexuels n’ont pas manqué de transfigurer dans l’image de la drag queen : cette femme forte, puissante, capable de vous rayer d’un trait de plume à l’aide d’un bon mot qui vous ridiculise et vous gèle sur place.

Ce type de mère que Karl Lagerfeld décrit au sublime : « Elle disait de moi que je ressemblais à une vieille lesbienne » ou encore « je parle rapidement parce que je devais me dépêcher de livrer ma pensée avant qu’elle ne quitte la pièce par pur désintérêt ».

On sent des fois chez ces mères une haine froide, comme une frigidité chaque fois que leurs garçons essaient de s’émanciper ou de faire quelque chose de bien. Mais la frigidité, chez elles, est un trompe l’oeil : ce n’est pas qu’elles ne peuvent pas jouir, c’est qu’elles ne savent jouir que pour elles-mêmes. Ce qui jouit en dehors d’elles est un danger et elles coupent les ailes de leurs garçons chaque fois qu’ils cherchent à s’envoler.

On se demandera alors deux choses : dans ces familles, la mère a-t-elle envie du père ? Et a-t-elle conçue son enfant pour l’enfant, pour le faire grandir ou bien pour elle-même et seulement pour elle-même, pour disposer d’un jouet qui soit l’exutoire de ses névroses.

On citera ici Winnicott : l’enfant étant inclus dans les défenses maternelles contre la dépression, elle (la mère) l’empêche d’atteindre sa propre position dépressive suite à ses fantasmes sadiques et donc à la culpabilité et aux possibilités de réparation et de restauration. En clair, la mère se sert de l’enfant comme d’un objet à son service sans jamais le considérer comme une personne totale. Ce qui n’est évidemment pas étranger aux relations sado-masochiques si prisées dans la communauté LGBT et au fantasme d’être soumi, utilisé, violé comme écho au fait d’être le simple déchet d’une mère dont le regard ne construit jamais la personnalité de son enfant mais le maintient toujours piégé dans le rôle de jouet à son service.

Se dessine alors une question fondamentale : on a longtemps dit des homosexuels qu’ils étaient « malades », « psychiatriques ». Mais le sont-ils vraiment ? Ne sont-ils pas simplement les porteurs de la maladie de la mère. Et quand je dis porteur je l’entends au sens littéral : ils continuent de porter le fardeau de la maladie de la mère.

En effet, Bokanowski rappèle : « c’est dans la mesure où la régression névrotique défensive du désir œdipien, chez l’un des parents, rencontre une organisation en clivage, chez l’autre, que certaines conditions sont alors réunies pour le développement futur d’une homosexualité agie, par le fils, à l’adolescence, où à l’âge adulte. »

Comment l’enfant se structure-t-il quand la relation avec la mère est marquée par l’empiètement ?

a – Un vécu traumatique

Winnicott nous fait part d’un certain nombre d’observations clefs sur cette structuration :

  • Un espoir toujours déçu : si la mère ne parvient pas à s’identifier à son bébé pour le porter correctement -que l’environnement l’empêche d’être sereine ou bien qu’elle n’y parvienne pas en raison de sa propre psychanalyse- elle va « rater » les rendez-vous avec le nourrisson. Elle ne reconnaîtra pas bien les gestes spontanés de l’enfant, elle passera à coté et chaque fois que le nourrisson « tendra la main », elle ne saura pas l’attraper. Elle répondra « à coté », remplaçant ainsi le geste du bébé par le sien propre. Les rendez-vous systématiquement ratés seront pour reprendre l’expression de Winnicott comme « un espoir toujours déçu ». Le bébé, chaque fois qu’il aura un geste spontané ne sera pas vu, ne sera pas perçu, ne sera pas entendu et retombera à chaque nouvelle tentative dans le noir de l’incompréhension.
  • Un bébé mâture trop tôt : comme la mère ne voit pas le bébé, pour maintenir le lien, c’est le bébé qui va faire l’effort de voir la mère : la faim (et l’angoisse) le maintiennent éveillé. En effet, quand la mère répond bien, le nourrisson se complaît dans un relatif état d’insouciance et d’irresponsabilité, il est détendu et profite de lui-même et de son existence. Mais dans le cas où la mère répond mal, le bébé n’a plus en face de lui une mère qui soutient son insouciance, il a en face de lui une mère étrange, qui ne répond pas ou pas bien, une mère inquiétante, une mère qui fait défaut et qui le laisse avec sa propre souffrance. Et comme le bébé sent que quelque chose ne va pas, que quelque chose ne répond pas, il va devoir sortir de sa torpeur et  ouvrir les yeux, pour voir ce qui ne tourne pas rond. Comme dans un spasme, le bébé va se contracter pour aller chercher cette mère qui ne l’attrape pas. Mais Winnicott souligne que c’est trop tôt : le bébé sort de son inconscience de façon trop précoce. On le force à ouvrir les yeux sur une réalité qu’il n’était pas suffisamment mâture pour intégrer. Et il en restera d’ailleurs une attitude inquiète et blême. Ferenczi disait que « les enfants sont alors forcés de devenir les psychiatres de leurs parents. C’est le terrorisme de la souffrance. Les enfants se voient ainsi obligés de porter sur leurs frêles épaules, le fardeau de tous les autres membres de la famille et finissent par ressembler à des fruits blets ».
  • De la colère. Comme le rappellent très bien Joan Rivière et Mélanie Klein dans « L’amour & la haine », le bébé est un être d’émotions. De satisfactions, bien sûr, mais aussi de colères, brutales et violentes, de cris et de rage quand il a faim, quand il est sale, quand il a peur. Une relation défaillante avec la mère ne va évidemment pas sans rage et sans colère contre elle. Plusieurs choses sont alors à considérer. Tout d’abord, s’il faut constamment « lutter  » contre la mère pour obtenir à manger, si le lien avec elle est un combat (que la mère soit invasive ou bien qu’il faille la remettre sur pied), si le jeu n’est pas un jeu libre, si le jeu n’est pas un échange qui passe tout seul, une sorte de courant continu, si le jeu avec elle est une sorte de courant alternatif violent et destructuré et si le bébé se voit éjecté trop tôt de sa relation de dépendance alors le bébé peut effectivement se mettre à ressentir de la peur, de la colère et puis de la rancoeur contre ce holding défaillant.

b – La constitution d’un faux-self chez l’enfant : une façon de lutter contre l’empiètement

  • Nature du faux self : le faux self peut être conçu comme une sur-adaptation à l’autre, comme une défense. Normalement, quand l’enfant produit spontanément des gestes, la mère les attrape, y fait miroir, les investit et aide le petit à les investir aussi. Mais quand la mère n’attrape pas les gestes spontanés de l’enfant, ceux qui constituent son vrai self, l’enfant, pour rester accroché à la mère finit par les abandonner. On pourrait dire que le bébé renonce à son identité dans la mesure où la mère y est indifférente. Comme la mère investit son geste à elle et pas celui du bébé, le bébé va suivre en miroir : il va investir son geste à elle plutôt que le sien. Ce qui est une façon pour le bébé de garder le contact. Puisque la mère n’attrape pas le bébé, c’est le bébé qui attrape la mère  : il va rester à l’affût de ses gestes à elle dans l’espoir de se raccrocher aux branches et dans l’idée d’attraper ce qui passe au vol. « Puisque tu ne fais pas cas de mes gestes, je vais attraper les tiens comme ça au moins il y a une chance de nous retrouver ». Le faux self peut donc ainsi être décrit comme une personnalité substitutive. Un moi qui n’est plus le sien propre, un moi comme un masque qui ne sert qu’à compenser les autres, qu’à leur faire plaisir, qu’à épouser les contours de leurs besoins plutôt que d’expérimenter son être là. L’illusion (toxique) qui naît alors, c’est de croire que l’être là (le da-sein), son apogée, ne peut-être atteinte qu’en remettant l’autre sur pieds. D’un point de vue cognitif, on pourrait dire que les circuits de plaisir sont « mal branchés » : la mère les a raccordés à sa réparation à elle au lieu de les raccorder au narcissisme de l’enfant. Dans toutes les situations de la vie, ce conditionnement risque donc guider le sujet vers la réparation de l’autre plutôt que vers l’émancipation personnelle
  • Pour préserver la connexion avec la mère, la personnalité de l’enfant (dont une partie est très naturellement constituée d’amour et de haine) doit être tenue en laisse. En effet si la mère ne supporte pas la présence de l’autre ou, comme Bokanowski, l’exprime, le « masculin » chez son enfant, alors, l’enfant va donc s’éviter de l’exprimer, il va éviter ses sensations réelles qui pourraient briser la stabilité du lien avec la mère et il en demeurera chez l’adulte des sortes de « trous » dans la personnalité. Comme si certains aspects de l’identité étaient un faux décor de théâtre, comme une scène en carton pâte dont on peut par moment sentir la « fausseté »
  • Le faux self permet également d’éviter la dislocation du moi : le faux-self agit évidemment comme une coquille de protection, comme un pare-surtension qui va éviter au moi de l’enfant les décharges de courant trop violentes. Mais ce mécanisme de défense est comme un pacte avec le diable : le faux self, comme un garde du corps va s’interposer entre les violences de l’environnement et le moi authentique, mais en échange, l’enfant, en s’évitant de ressentir des choses ou en se soumettant à ce que les autres attendent pour éviter les frictions va constamment avoir le sentiment de passer à coté de sa vie et de ses propres besoins
  • Etre forcé à exister : l’enfant, plutôt que de se consacrer à lui même va donc commencer de siphonner son énergie à suivre la mère. Il va « prendre le pli de l’autre ». Il va concevoir la réalité comme ne relevant pas du « je suis là et je ressens des choses » mais comme relevant de « je suis là = me plier à l’autre ». Et bien sûr, l’enfant, obligé de renoncer à lui même pour se soumettre au geste de l’autre, se sent étouffer, à l’impression d’être contraint à vivre dans une prison, ne ressent rien pour lui-même et à une impression d’inanité et de passer à coté des choses. Puisque tout est ressenti non pour soi mais pour les autres
  • Evitements : l’enfant va donc s’éviter de ressentir des choses. Comme la vie n’existe que quand on se plie à l’autre, quand l’autre veut bien donner de l’attention, on pourrait dire que la réalité propre ne fait pas sens. C’est comme si l’enfant y était aveugle. Il n’est pas capable de penser hors de la boite. L’enfant n’existe qu’à travers la réparation de l’autre. Qu’à travers l’attente de la connexion avec l’autre. Parce que c’est le seul moment où l’autre fait miroir et accepte donc de donner (son) corps. L’enfant va se plier à l’autre dans l’espoir d’une connexion qui validerait (enfin) son existence. L’érotisme est dans l’attente et le saisissement de l’autre, pas dans le développement personnel. Ce qui provoque et de la frustration quand la mère ne regarde pas et de la colère quand la mère oblige l’enfant à dissiper son énergie dans une attente stérile
  • Un effet de Dépendance. Les images d’Epinal des homosexuels montrent souvent de « petits invertis » restés dans les jupons de leurs mères. Il y a là une révolution copernicienne à faire : ce n’est pas que l’enfant soit dépendant de la mère, c’est plutôt que la mère le retient. Si pour arriver à s’accrocher à elle et à manger, l’enfant doit constamment compenser sa mère, la faim devient comme un  un fil à la patte : elle le retient comme une menotte. L’enfant, plutôt que d’explorer l’extérieur, plutôt que de se déprendre de sa mère, consomme toute son attention à lutter pour rétablir le lien et pour arracher quelque chose à manger. Plutôt que d’indiquer la porte de sortie vers d’autres jeux, peut-être la mère s’indique-t-elle elle-même comme seul soleil de cet univers ? Empêchant ainsi ses enfants de pousser ?

c – Si la mère impose sa personnalité à l’enfant au détriment de la sienne, l’enfant n’occupe que la place qui lui reste : devenir le reflet de la mère

En effet, Winnicott souligne un élément très intéressant :

  • Si l’enfant crée effectivement un faux self pour plaire à la mère et arrondir les angles afin d’obtenir « à manger », alors, les productions de l’enfant sont toujours des réactions aux demandes de l’environnement mais jamais vraiment les siennes propres, authentiques. On pourrait dire que l’enfant « mime » la personne à laquelle il se plie. Winnicott nous dit : « l’enfant peut en grandissant ressembler exactement à la mère, à la nourrice, à la tante, au frère ou à quiconque occupe le premier plan ». On trouvera peut-être là une première explication de la féminité des garçons : ils miment leur mère.
  • Ou plus exactement, pour faire le lien avec la constitution du faux self, les enfants avec de telles mères sont dans la tête de leur mère avant d’être dans la leur. Afin de prendre la température de cette mère qui toujours se dérobe, afin de toujours savoir où elle en est pour pouvoir rétablir, avec effort, une relation qui menace de craqueler comme la glace sur un lac en hiver. Substituant ainsi le désir de la mère au je-désirant de l’enfant.
  • Enfin, la féminité est peut-être aussi à questionner comme liée à l’êtrification imposée par la mère à son enfant : si la mère nie les tentatives de grandir de son enfant, si elle n’utilise l’enfant que comme jouet, si elle nie son pénis, alors le pénis devient un vagin : il ne pénètre pas, il se laisse pénétrer.

Comment devient-on homosexuel : trauma d’avec la mère et pistes de résolution ?

a – La question du trauma initial

La première question à laquelle il nous faut répondre ici pour éclairer le lecteur est « Qu’est-ce qu’un trauma ? » Un trauma, c’est une douleur, une violence subie qui, n’ayant pu être exprimée verbalement, par de l’angoisse ou par des cris, demeure coincée, isolée, pétrifiée dans le psychisme et sans capacité à en sortir. Le trauma se comporte un peu à la manière d’une bombe à retardement cachée dans un placard et qui ne demande qu’à exploser à chaque fois que se présentent des situations proches des conditions qui l’ont créé.

Et, comme le souligne Nasio dans son excellent ouvrage L’hystérie, le trauma qu’il soit réel (la violence physique d’un parent par exemple) ou bien fantasmé (lorsque le moi de l’enfant est en surcharge parce que trop immature et mal équipé pour contenir et appréhender la vie sexuelle précoce de l’enfant, vie qui commence imaginairement bien avant l’adolescence et la génitalisation des pulsions) ne manquera pas de créer des mécanismes de défense : le psychisme cherche à se protéger du trauma.

Or, si l’on donne raison à Winnicott sur l’empiètement que la mère fait régulièrement subir à son enfant, on ne pourra s’empêcher de se demander à quel point cet empiètement récurrent n’est pas un trauma précoce : une atteinte constante et ancienne au narcissisme, une angoisse plus ancienne que la castration : une angoisse de morcellement.

Mais quel est donc la nature de ce trauma ?

b – Un manque d’amour primordial

Un cliché souvent rebattu sur les homosexuels est évidemment leur propension à la mélancolie, à la tristesse, à la dépression, au suicide, aux conduites à risques, à l’aigreur et au ressassement d’un supposé abandon ou bien d’une trahison.

Et si c’était vrai ? Et si ce cliché n’en était pas un ?

On peut facilement prévoir que si les blessures originelles ont trait à un défaut d’amour, à un défaut d’instanciation de la personnalité de l’enfant par la mère et que ces manques, ces trous, ne peuvent que réveiller la dépression et réexposer le sujet à ce qu’il craint le plus : la trahison d’amour.

Et c’est probablement cette trahison d’amour primordiale (le holding bancal de la mère) que ressassent les homosexuels en la plaquant sans s’en rendre compte sur ces ex qui les ont abandonnés ou sur ces situations qui ne se sont pas passées comme prévu.

Incapable de dire la trahison maternelle précoce dont il a été victime et dont il a été crédule et incapable de la combattre puisque la mère à raboté ses capacités d’expression et d’agressivité, l’homosexuel ressasserait de la colère mais qu’il ne peut ni conscientiser ni assumer et qu’il retournerait contre-lui en masochisme moral dont il finirait par jouir.

Winnicott de rappeler :  « une autre façon de gérer la réalité interne pourra être le masochisme.  l’individu trouve le moyen de souffrir et, du même coup, exprime son agressivité, se fait punir, ce qui le décharge de la culpabilité, et ressent une excitation sexuelle et une satisfaction »

La colère pourrait alors aussi se comprendre comme une résistance contre l’effondrement : tant qu’on est en colère, quelque chose tient au dessus du précipice

Pour mieux comprendre comment les blessures infantiles peuvent créer de la haine rentrée et inassumée qui se change ensuite en culpabilité, masochisme moral, dépression et rétention dans la rancoeur tant que le sujet n’a pas admis sa colère de n’avoir pas été aimé, on se réfèrera volontiers à la conférence du docteur Nasio sur le sujet.

c – Difficulté à gérer l’agressivité

Au début de la relation d’objet, Mélanie Klein et Winnicott précisent que les objets sont clivés par le petit enfant

Pour le petit, deux mères coexistent durant les premiers temps. Une mère « objet » qui nourrit et qu’on dévore avec une oralité agressive et dont on dispose comme objet partiel, c’est à dire auquel on prend ce dont on a besoin sans le considérer dans sa totalité versus une mère environnement « plus complète », réconfortante et qui prend soin et rassure. Et ces deux objets co-existent indépendamment l’un de l’autre dans le psychisme du petit enfant : une mère cible de l’agressivité instinctuelle vs une mère avec qui des comportements plus élaborés de réparation peuvent être mis en jeu

Ce clivage est, pour l’enfant, une façon de protéger quelque chose de bon dans l’objet qu’on aime : même si on a envie de le détruire et de le consommer en parallèle

Et il existe une époque où le petit atteint une position dite « d’ambivalence » où ces deux images se réconcilient pour former une même représentation, unique, combinée qui permet à l’enfant d’accepter que les objets ne sont pas noirs ou blancs mais possèdent une palette de teintes intermédiaires. Entre dévorer et sacraliser, il existe toute une série de nuances

Or, dans une situation où la mère ne tolère pas les incursions de son enfant, plusieurs phénomènes sont à prévoir :

  • Tout d’abord, si la mère ne se donne pas, si la mère « objet » n’est pas accessible, si elle est source de crainte pour l’enfant, si elle fait reculer l’enfant au lieu d’accueillir ses pulsions violentes, alors que fait l’enfant de sa faim et de son agressivité naturelle ?
    • L’enfant peut se prémunir de son agressivité pour ne pas abîmer les parents : parfois les bébés se laissent mourir de fin ou bien se sèvrent d’eux-même pour palier à leur agressivité
    • Pourtant, cette agressivité est une bonne chose lorsqu’elle est canalisée : elle vous permet de vous lever à 5h du matin pour aller prendre un avion ou bien de jouer des coudes pour remporter un concours. L’agressivité est normale et elle existe chez le nourrisson à l’état brut : avide, il a envie de mordre et de s’approprier le sein qui le nourrit
    • Mais en refusant à l’enfant sa propre agressivité, en l’empêchant de l’utiliser et de la canaliser, les parents l’empêchent de grandir. Littéralement, ils coupent la sève qui permettrait à l’enfant de déployer ses branches
    • Plus tard, on pourra sentir que ces enfants ne savent pas forcément faire face aux conflits puisque personne dans la famille ne leur a appris à les jouer : les conflits sont rejetés par le père et écrasés par la mère. Refusant de se battre, ces enfants pourront alors se retirer du monde pour ne pas l’affronter, devenant « blêmes » comme le soulignait Ferenczi
    • Et ces problèmes feront évidemment homothétie, dans les stades suivants : l’enfant ne saura pas exprimer sa colère lors du conflit oedipien ou bien encore à l’adolescence, piégeant ainsi le petit au seuil de la vie
  • Ensuite, se pose la question de l’inversion des rôles :
    • Est-ce que dans cette relation, le bébé, ce n’est pas la mère qui se sert précisément de son enfant comme « mère objet » pour y déverser ses pulsions ?
    • Est-ce que les jeux de rôles sado-masochique que l’enfant homosexuel aura à l’âge adulte ne sont pas un processus d’identification qui consiste à reprendre le contrôle en rejouant l’agresseur sur des passifs qui jouent le rôle de mère objet sur lesquels ont peut décharger les pulsions agressives, enfin, puisque la mère ne l’a pas permis
    • Est-ce que la relation d’objet partiel que la mère impose à l’enfant n’entache pas la perception des relations amoureuses : arrivera-t-on à l’âge adulte à percevoir l’autre comme objet total ou bien ne pourra-t-on se contenter que d’un objet partiel (du sexe) qui permet d’instancier la personnalité sans concurrence, en l’absence de l’autre et de sa présence menaçante ?
    • Question de l’objet partiel, si cruciale pour comprendre la sexualité homosexuelle : l’objet partiel, c’est quand on aime l’autre tout en évitant qu’il soit là. On en aime des bouts parce qu’on a faim et parce que l’autre ne veut jamais se donner en entier. Disons le autrement : quand on ne peut jamais téter la mère en sécurité, quand elle est inquiétante et que le centre (elle) est inaccessible, il faut donc se contenter de bouts « volés » à la périphérie, d’objets partiels, de morceaux qui donnent du plaisir, sans jamais pouvoir vraiment avoir l’intégralité des choses : on ne peut jamais regarder cette mère inquiétante dans les yeux. Le plaisir est toujours un absolu de l’autre coté. Et on reste toujours rivé au féminin : rivé à ce miroir qui ne va pas se donner.

  • Enfin, qu’en est-il de la sollicitude : normalement, l’enfant peut être agressif (avec la mère objet) et puis peut réparer son agressivité (avec la mère environnement). Et en le faisant régulièrement, cela lui permet d’accepter l’agressivité et de la dépasser parce qu’il sait que l’agressivité pourra être réparée et qu’elle n’est pas la fin de tout. C’est la base de l’optimisme. Mais quel optimisme peut-il y avoir si la mère ne permet ni l’agressivité, ni la réparation ?

d – Un oedipe impossible avec le père ?

La première question à considérer est probablement celle d’un impossible oedipe avec le père.

  • Bokanowski souligne très justement : « ces pères (les pères des homosexuels) ne peuvent faire autrement que de projeter leurs angoisses sur leurs fils. Soumis eux-mêmes à leurs angoisses de castration, ces pères sont le plus souvent dans l’incapacité d’assumer une véritable position paternelle et virile qui les autoriseraient à « châtrer » symboliquement leurs fils ; de même sont-ils dans l’incapacité d’assumer une position maternelle, dans la mesure où celle-ci les renverrait à la crainte de leur propre féminité et de leur propre homosexualité ».

Le père ne joue souvent ni le rôle de protection de la mère qui permettrait à cette dernière d’avoir une bulle sauve pour s’occuper de l’enfant (soit que le père soit défaillant soit que la mère le disqualifie) et, plus tard, le père ne joue souvent pas non plus de rôle très actif dans le conflit oedipien.  Le père s’entête même parfois à ne pas jouer ce conflit : qu’il soit absent ou bien passif et indifférent vis à vis de sa progéniture. 

e – Un conflit qui se joue avec la mère ?

Face à cette mère qui n’a pas de considération pour son enfant à qui elle ne propose, au fond, que la place du mort, que la place de contours à remplir sans jamais cultiver sa création pour lui donner une existence propre, Bokanowski souligne que la lutte contre « l’écrasement maternel » va signer les personnalités homosexuelles au travers d’une bifurcation intéressante :

  • Soit une réponse acceptante, de résignation : « une homosexualité pour laquelle prédomine l’indifférence du type de partenaire, car ce qui est recherché est le culte au pénis ; aimer n’est pas la question car être aimé est le but exclusif, l’amour recherché vouant un véritable hommage (de type fétichique) au pénis ; cette forme d’homosexualité s’inscrit souvent dans un tableau psychopathologique où des conduites de type masochiques prononcées conduisent les sujets à prendre des risques pouvant mettre leur vie en péril ». Cette homosexualité étant alors à entendre comme un renoncement complet, une sorte de soumission totale à une mère qui détient le pouvoir.
  • Soit une réponse active de fuite : « Le sujet met toute son énergie à expulser de lui toute trace de féminité : il lutte contre un envahissement maternel dans l’enfance et contre un ressentiment à l’égard de la mère (dont la nécessité de son absence fait les conditions de la jouissance) dans une rencontre avec un partenaire venant rappeler le père exclu ». La misogynie est alors  à entendre comme l’évasion de la « prison maternelle » vers le père, terrain de jeu libre et possible. Dans ce second cas, « la mère pouvant être dès lors l’objet d’un traitement fantasmatique très sadique ». On pourra d’ailleurs, dans cette lignée, se demander si certains suicides ne sont pas liés à une sensation d’échec : l’échec de ne pas avoir réussi à décoller cette mère envahissante de la peau, comme si elle faisait tatouage indélébile.

Dans tous les cas on remarquera ici comment se noue le destin amoureux : la mère ne recherche jamais de communion avec ses enfants. Elle ne produit que de l’écrasement. L’amour n’est pas une fusion, c’est un conflit et ce depuis le plus jeune âge.

Comment reprocher alors aux enfants homosexuels de se détourner des femmes quand ce que la mère a apporté à l’origine ne ressemble qu’à du viol ?

g – Un conflit oedipien qui, par définition, ne peut pas être gagné contre la mère

En effet, comment tuer la mère ? Comment gagner contre le premier objet d’amour ?

Dans le conflit oedipien classique : l’enfant s’affronte au père, il perd le combat, renonce à la mère et doit se diriger vers d’autres femmes. Mais dans notre cas, il ne s’agit pas simplement d’un oedipe inversé (battre la mère pour aller vers d’autres hommes).

La question centrale devient, comment se battre contre une mère qui ne laisse pas véritablement de place au combat.

En effet, nous avons vu que la mère de l’homosexuel peut être invasive, une vraie mère « juive« , pour tomber dans le cliché.

La question que nous poserons donc avec Serge Leclaire est donc celle de l’inceste : si on ne peut battre la mère parce qu’elle ne laisse pas de place au conflit, que reste-t-il à l’enfant sinon se replier dans une posture passive (et incestueuse) d’obéissance ?

Cela n’est pas sans rappeler Leclaire lorsqu’il parle de l’inceste subi par l’un de ses patients :  » pour conjurer ce qui, dans son histoire, paraît être intervenu sauvagement comme réel : d’avoir été l’instrument de jouissance de sa mère et du même coup d’être en quelque sorte passé, corps et mots, au-delà du plaisir [… ] point d’angoisse véritable.

En effet, l’inceste n’a pas forcément besoin d’être un inceste réel, sexuel, génital pour être acté et traumatique : une mère invasive et empiétant constamment sur la vie de son enfant commet, au fond, un inceste au sens symbolique du terme puisqu’il n’y a pas de barrière à sa volonté lorsqu’elle se saisit du nourrisson de façon unilatérale et sans instaurer le dialogue.

h – L’homosexualité comme façon de sortir de l’oedipe avec la mère ?

Une autre question vient alors spontanément aux lèvres : l’homosexualité permettrait-elle en fait au petit de claquer la porte de l’inceste au nez de cette mère qui, comme un Saturne, dévore ses enfants ?

Ce serait donc à ce moment bien précis que l’enfant cesserait de n’être qu’une simple défense contre la mère pour commencer d’avoir une personnalité à soi, c’est à dire pour se tourner vers l’emplacement laissé vide et à remplir et où la faim d’être peut enfin s’exprimer librement : le père. Phénomène dont on peut peut-être voir le prolongement dans le coming out : « Je suis homosexuel, je suis libre, tu n’as plus de droits sur moi, je vis ma vie maintenant ».

L’homosexualité, loin d’être une pathologie serait donc, en réalité, un processus sain qui permettrait à l’enfant d’ouvrir par lui-même la porte de sortie de l’inceste, c’est à dire du couple que tous les enfants forment avec leur mère quand ils sont petits. Couple qui, dans les familles standard, est généralement brisé par le père lors du conflit oedipien.

Il faudrait donc bien séparer deux choses :

  • D’une part, l’homosexualité qui, loin d’être une pathologie, serait en fait un processus sain permettant à l’enfant de sortir du couple incestueux d’avec la mère pour se civiliser en se tournant vers d’autres figures, masculines, qui ressemblent à la mère mais sans l’être. Ce que fait le petit hétérosexuel en allant chercher d’autres femmes que sa propre mère
  • Et d’autre part, les névroses liées au trauma d’empiètement. Névroses qui, comme le rappelle Nasio, émergeraient des tentatives maladroites qu’emploie le moi pour contrer les blessures initiales et rester à flot. Tentatives qui se traduiraient de façon classique par de l’hystérie ou bien de la névrose obsessionnelle ou bien de la phobie comme on peut la trouver chez les hétérosexuels. Et ce qui explique peut-être aussi pourquoi on a parfois imaginé qu’il existait « des homosexualités » quand ce serait en fait le mode de gestion du trauma d’empiètement qui changerait

Pour le dire autrement, ce n’est pas parce que l’homosexualité est « livrée » avec des névroses concomitantes qu’elle est pour autant une maladie mentale. Les névroses seraient juste les rejetons du trauma alors que l’homosexualité serait au contraire une résilience.

La féminité homosexuelle : résoudre le conflit oedipien en devenant la mère que l’on craint ?

a – L’hypothèse freudienne : l’enfant cherche des hommes forts qui ressemblent à la mère

Freud signale dans Trois essais sur la théorie sexuelle : « Il ne fait aucun doute qu’une grande partie des invertis masculins a conservé le caractère psychique de la masculinité, comporte relativement peu de caractères secondaires de l’autre sexe et recherche à vrai dire dans son objet sexuel des traits psychiques féminins »

Pour expliquer ce phénomène Freud va souligner une représentation intéressante chez l’enfant :  sous la figure fantasmée du père (fort, musclé, voyou, puissant, étalon, poilu) se trouverait en réalité, déguisée, une mère archaïque : une mère forte en possession du phallus. Sous le fantasme de l’homme fort, se cacherait en réalité le fantasme plus archaïque d’une mère masculine. Chez l’homosexuel, paradoxalement, le prototype de l’homme ne serait pas le père mais bien cette mère chef de horde, puissante et sans partage.

Et Freud de compléter : l’homosexuel « s’empresse de transcrire l’excitation reçue de la femme sur un objet masculin ». Pour mieux comprendre cette proposition de Freud, on pourra écouter ici l’explication qu’en donne Lionel le Corre : le sujet retranscrit son désir sur les hommes car les hommes ressemblent à la mère, « ils ont la forme générale du fantasme inconscient de l’homosexuel » sans pour autant être frappés d’interdit oedipien : « les invertis présumés ne peuvent choisir qu’un objet non marqué imaginairement par la castration sur lequel ils transposent, le cas échéant, l’excitation provoquée par la femme ». En termes simples : là où le petit hétérosexuel va chercher d’autres femmes qui ressemblent à la mère, le petit homosexuel va chercher d’autres hommes qui ressemblent à la mère, « par analogie avec le type d’amour reçu de la mère »

b – L’hypothèse de Bokanowski : le transfert n’est pas un transfert d’homme à homme mais de femme dévorante à femme dévorée

Bokanowski précise dans la même veine : « Dans ces cas, l’investissement de l’objet idéal qu’est le père primitif (phallique) ne peut se faire que par l’intermédiaire d’une mère qui porte en elle l’imago phallique du père primitif : c’est la raison pour laquelle on peut être conduit à parler, non pas en terme de transfert homosexuel, mais en terme de transfert maternel […] à titre d’exemple, quand un patient homme est en analyse avec un analyste homme, le transfert, en apparence homosexuel masculin, peut en masquer un autre, plus régressif, qui transforme l’analyste en mère prégénitale (narcissique-phallique) et le patient, qui par identification régressive va s’identifier à cette figure féminine, organise alors, à bas bruit, un transfert homosexuel de type féminin (femme/femme).

L’homosexuel choisirait-il les hommes comme partenaires privilégiés parce qu’ils ressemblent à la mère ? Une mère forte avec un self masculin.

Et Freud de penser que ce serait à ce moment là que se ferait le choix d’objet : « Si cette représentation de la femme au pénis se “fixe” chez l’enfant, résiste à toutes les influences ultérieures de la vie et rend l’homme incapable de renoncer au pénis chez son objet sexuel, alors un tel individu, avec une vie sexuelle par ailleurs normale, deviendra nécessairement un homosexuel [je souligne] et cherchera ses objets sexuels parmi les hommes qui, pour d’autres caractères somatiques et psychiques, lui rappellent la femme ».

Homosexualité. Quelles voies d’émancipation ?

On terminera cet article par un propos simple : la voie de sortie pour les homosexuels n’est-elle pas au fond de faire ce qu’ils passent leur vie à faire ? De s’essayer à vivre loin d’elle qui les retient pour elle-même ? De s’essayer à vivre pour sortir enfin de cette objectisation toxique imposée par la mère ? À travers le sport, le sexe, la fête, les drogues, la création : de vouloir toucher au sublime, au moment présent, d’être vivant sans postérité, sans autre souci que d’exister, de vivre enfin la chose qui a le plus manqué : être là ? Sans autre souci, sans autre raison que d’être là ?

Et c’est alors que le couple se résout : tant qu’on n’est pas là, il n’y a qu’un égo sur-dimensionné qui fait semblant d’exister, qui remplit d’air les contours vides que la mère à tracés. Mais quand, enfin, quelque chose s’allume dedans qui n’est pas destiné aux autres mais à soi-même vraiment, alors la sollicitude peut enfin commencer d’émerger.

Vivez vos fantasmes les plus noirs, rejouez sans cesse qui vous êtes jusqu’à le trouver, jusqu’à tomber au fond du vide là où il n’y a plus rien mais que tout commence. Inutile de vous suicider pour tomber dans un sommeil reposant, enfin, fatigués d’avoir eu les yeux ouverts trop tôt. La vie commence quand on rejoue le traumatisme encore et encore jusqu’à s’en écoeurer pour en ressentir toutes les brûlures pour ressentir la force d’être malgré le regard de l’autre, pour ressentir la violente insouciance de manger sans responsabilité.

Ne comptez pas, sortez de la relation transactionnelle imposée par la mère : quand aucun amour n’est échangé, on se met à compter ce qui est donné. Quand aucune place n’est proposée, on ne sait jamais laquelle prendre, on rejoue seulement celle qu’elle nous a donnée. Par habitude et pour ressentir quelque chose qui n’adviendra jamais. Jamais dans ces conditions en tout cas. Quand l’amour est un étouffoir et quand le regard incrimine, on en prend peur de l’amour toute sa vie. On fuit le centre de soi pour ne rien éprouver.

Laissez-la tomber. Partez en voyage. Écoutez le battement des coeurs. Détachez la laisse. Imposez vos limites claires.

Dévastez-ce monde. Transgressez.

Ce monde vous est donné bien plus qu’à ceux qui respectent les règles et meurent dans la peur.

Si ça ne vient pas de vous, ça n’a aucune valeur.

Jouez.

Pour poursuivre la lecture :

Sur le web :

En papier :

  • Principes de Psychanalyse (Franz Alexander)
  • Le moi et les mécanismes de défense (Anna Freud)
  • La capacité d’être seul, Jeu et Réalité, la Mère suffisamment bonne, Agressivité/Culpabilité/Réparation, Processus de maturation chez l’enfant (Winnicott)
  • Trois essais sur la théorie sexuelle, Totem et tabou, Conseils aux médecins sur le traitement analytique, le cas J.V.T, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci & Cinq Psychanalyses (Freud)
  • On kissing, tickling & being bored (Adam Philips)
  • L’homosexualité de Freud (Lionel le Corre)
  • Flow, the psychology of optimal experience (Mihaly Csikszentmihalyi)
  • L’hystérie ( J-D Nasio)