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Pourquoi la bourgeoisie a tué le marais gay

Comment la bourgeoisie a tué le Marais gay

Commerces gay dans le Marais : une extinction de masse

Nous avons commencé il y a 4 ans un travail d’enquête sociologique sur les transformations du quartier du Marais. Nous avons d’ailleurs publié certains de ces entretiens sous forme d’interview. Ayant vu le quartier de Mitte à Berlin, le quartier de Soho à Londres et le quartier de Santa Monica Boulevard à Los Angeles fermer progressivement leurs commerces pour être transformés en centres commerciaux à ciel ouvert, la fermeture de l’institution qu’était la librairie Agora, située en face de l’Open Café était tout sauf un bon présage. Remplacée par l’énième devanture d’une marque de mode insipide qui quadrille déjà Paris, cette disparition annonçait sans ambiguïté possible le début de l’effondrement du Marais gay tel qu’il avait vécu.

Prédiction réalisée : la disparition d’Agora fut le prélude d’une cascade de dominos telle que le quartier n’en avait jamais connue. En l’espace de 3 ans, à peu près tous les commerces ont fermé pour être remplacés par des boutiques de luxe sempiternellement vides, par des boutiques de déco et par des chaînes de restaurant aseptisées et sans âme. On ne compte guère plus que l’Open, le Cox et le Ju‘ parmi les derniers survivants et même les Mots à la bouche, institution littéraire du quartier est en ce moment même menacée de fermeture en raison des appétits qui se portent sur son local.

Alertés par cette extinction de masse, notre réflexe en tant que psychologues et sociologues a été de se rendre sur le terrain pour tenter de comprendre si les changements qui s’opéraient dans la communauté étaient une tendance de fond normale, liée à la modification des habitudes et de l’époque, ou bien si cet effilochage relevait d’une autre mécanique, morbide celle-là, et qu’il s’agissait de mettre au jour pour contrer la pandémie.

Version officielle : une météorite a tué tous les dinosaures

Au fil des rencontres, les différents acteurs du quartier nous ont énoncé plusieurs séries d’hypothèses :

  • Première hypothèse : les propriétaires des commerces LGBT les ont ouvert dans les années 80 et ont fermé pour cause de vieillissement. En clair, ils sont partis à la retraite sans repreneurs. Cette hypothèse s’avère vraie dans la pratique : nombre de commerçants étaient effectivement assez âgés et le passage de relai aux nouvelles générations n’est pas toujours chose simple d’autant qu’il n’existe aucun organisme qui aurait pu faciliter les démarches.
  • Hypothèse n° 2 : l’appât du gain. Lorsqu’elles se sont mise à racheter le Marais, les marques de luxe ont dégainé le chéquier et les montants en jeux on fait tourner les têtes, provoquant de facto une hémorragie de fermetures parmi les commerces. Je n’ai nulle envie ici de jeter la pierre à ceux qui ont accepté les sommes : tenir un commerce, notamment en France, relève du sacerdoce et il arrive un âge ou l’on fatigue et où on a juste envie de s’en aller. D’autre part, d’après les données que nous avons réunies, beaucoup de commerces ont cédé non pas parce qu’ils sont partis avec la valise de billets mais simplement parce que les bailleurs les ont poussé dehors.
  • Hypothèse n° 3 : la fermeture du Marais serait la résultante logique du changement d’époque. Avec l’acquisition du droit au mariage et l’acceptation généralisée de l’homosexualité, les jeunes n’auraient plus besoin de se rendre dans un quartier ghetto. Ils pourraient mieux se disséminer dans la ville. Surtout quand des applications comme Grindr ou bien Hornet peuvent avantageusement remplacer un quartier physique par une plateforme virtuelle. En d’autres termes, le Marais, ancien monopole géographique et commercial, aurait sombré comme une Venise de la même maladie que tous les autres commerces physiques : l’arrivée d’internet et d’Amazon.

Des lézardes dans la version communément admise

Toutefois, cette dernière hypothèse s’effondre assez rapidement lorsqu’on la confronte à la réalité :

  • Nombre de commerces LGBT ou gay friendly tournent très bien : les Mots à la bouche, Fleux ou bien encore le Ju’ se portent à merveille. Je ne suis pas dans leur comptabilité mais Julien Gambers, le propriétaire du Ju, nous rappelait dans une interview récente que, comme ils travaillent bien, les banques leur avaient prêté les fonds pour ouvrir pas moins de deux autres restaurants dans le quartier. Même chose pour la Vendredi X ou bien le Cox qui font souvent le plein.
  • D’autre part, les jeunes générations (Y et Z) fréquentent toujours très largement les lieux physiques : que ce soit la Vendredi X, le Rosa Bonheur ou toutes les autres soirées qui se donnent. Avec cette réflexion communément admise que les application de rencontre sont uniquement orientées sexe et n’amènent souvent à rien de concret même après des heures de chat et qu’il vaut finalement mieux rencontrer les gens en vrai, dans la réalité.
  • Enfin, l’idée que l’homophobie aurait reculée est une idée pieuse : SOS homophobie ne compte plus le nombre d’agressions entre République et le Marais.

Mais que se passe-t-il donc avec ces quartiers centraux qui mutent ?

Regardons les choses d’un point de vue purement phénoménologique : c’est à dire tel quel les choses se révèlent, tel que le phénomène se livre de lui-même :

  • D’un point de vue urbanistique : le quartier a été reconfiguré. Nombre de points de rendez-vous classiques de la communauté LGBT ont été annihilés au profit de points de rendez-vous destinés à d’autres publics (touristes, familles, couples hétérosexuels, shoppeurs…) dérivant ainsi vers le coeur du Marais gay des flux habituellement contenus aux Halles par la rue Beaubourg et au niveau de la place des Vosges par la rue des Francs Bourgeois et la rue Vieille du Temple.
  • D’un point de vue sociologique : les rituels des habitués ont été perturbés. Les riverains et les visiteurs homosexuels qui avaient installés leurs habitudes dans le quartier et qui l’utilisaient comme plateforme de communication et de reconnaissance mutuelle se voient bousculés par des flux extérieurs qui disruptent et parasitent les fonctionnements coutumiers. On notera par exemple de façon amusante comment les garçons hétérosexuels tiennent systématiquement et ostensiblement la main de leur petite amie dès qu’ils arrivent en territoire LGBT afin de bien signifier leur hétérosexualité et de ne pas se retrouver en position de féminisation dans le regard des habitués. On pensera également aux regards moralisateurs, intrigués ou bien inquiets, parfois, que portent les couples hétérosexuels les plus âgés ainsi que les familles sur les habitués du Cox massés sur le trottoir.
  • Ensuite, cela se traduit auprès des habitués eux-mêmes par une impression de “colonisation” et d’agacement similaire à celle qu’on peut retrouver chez les locaux de Barcelone, Venise ou bien encore Santorin face aux flux écrasants de touristes. Le ressenti est une impression de pénibilité et d’envahissement. Voire une sensation d’être “exproprié”, jeté hors de chez soi par de nouveaux arrivants qui rasent l’existant parce qu’ils ne sont pas capables de le reconnaître : “Dans le Marais maintenant, on se sent un peu comme des Palestiniens”. Ce qui peut entraîner jusqu’à une certaine hétérophobie -heureusement ponctuelle- chez des individus homosexuels habituellement ouverts et inclusifs.
  • Enfin, et c’est important pour la démonstration, on fera attention à la mise des nouveaux arrivants qu’ils soient touristes ou bien shoppeurs : les garçons font partie de cette nouvelle génération de créatures apprêtées et stéroïdée au brushing parfait et à la coquetterie presque exagérée qui tiennent par la main des poupées instagram habillées comme un copié collé de tableau pinterest.

Une discrète victoire de la bourgeoisie

Il est toujours tentant, en premier lieu, de faire de ce genre de situations une lecture de chocs des cultures : homosexuels contre hétérosexuels, locaux contre immigrés, blancs contre noirs, etc…

Pourtant Marx et Bourdieu nous fournissent d’autres niveaux de lectures bien plus intéressants et bien plus profonds qui nous laissent présager que cette restructuration des quartiers centraux (souvent homosexuels) mais aussi de quartiers plus populaires comme Belleville, Ménilmontant ou bien encore Barbès et Château Rouge ne sont, en réalité, que le reflet de rapports de force et de dominances de classe.

Le travail linguistique de Bourdieu sur le pouvoir symbolique nous offre à ce titre plusieurs critères permettant de démasquer la réalité :

  • Premier critère : les rituels traditionnellement installés dans le quartier par les locaux (dans notre cas, les riverains et les homosexuels) sont péjorativement relégués par les nouveaux arrivants au statut de “simple patois” par opposition à la “langue officielle”, c’est à dire au comportement social normatif que ces nouveaux arrivants imposent comme la référence en réprouvant et en écrasant les différences. On pensera par exemple aux railleries des familles devant le GayChoc, aux touristes AirBnb qui se plaignent du bruit des bars gay ou bien encore des hétérosexuels outrés que les “pds” puissent les regarder. L’imposition de cette nouvelle norme reléguant ainsi ceux qui n’en font pas partie (nous, les homosexuels) au statut d’inférieurs.
  • Second critère : ce processus d’exclusion est graduel, il est progressif. Il n’arrive pas d’un coup, il passe par la mise en place d’institutions et de points névralgiques (dans notre cas, les nouveaux restaurants, les nouvelles boutiques, les nouveaux hôtels de luxe…) qui vont progressivement prendre les locaux dans une gangue politique et linguistique qui n’est pas la leur et où ils vont se trouver subordonnés et dépréciés et donc obligés d’adopter les codes dominants pour survivre.
  • Troisième critère : ce processus a pour vocation le changement de rapport de force sur le territoire réel ou imaginaire convoité par les dominants. C’est à dire, en d’autres termes, qu’il s’agit d’en dévaster le capital culturel et social pour prendre le contrôle de ses ressources. Si les marques de luxe ont modifié la géométrie du Marais, c’est probablement qu’il leur était insupportable de voir leur échapper un village d’irréductibles gaulois en plein centre d’une zone hyper-touristique et hyper-commerciale. Il était donc urgent de “dératiser” le Marais de ses occupants traditionnels.
  • Quatrième critère : le dominant se pose de facto comme ayant le droit de prendre la parole et la prend de force. On pensera ici à la majesté avec laquelle les marques de luxe on juste fait fermer nos commerces sans se poser plus de questions que ça. Par le droit et par l’argent. Ou bien comment les shoppeurs ne savent, pour beaucoup, même pas qu’ils sont dans un quartier gay. Ils vous boutent juste hors du chemin pour faire chauffer la carte de crédit. Ce rapport de force se détecte également aux vêtements des nouveaux arrivants, vêtements qui signent la bourgeoisie, c’est à dire la classe dominante. On a l’impression qu’ils sortent d’un catalogue de mode : ces jeunes et moins jeunes ressemblent à des pages attifés comme pour une fête de château. Barbe parfaite, veste jetée sur les épaules, lunettes à 600 euros sur le nez… Cela dit combien ils obéissent au regard de l’autre et aux attentes sociales.
  • Enfin, cette violence symbolique provoque trois types de réactions chez les dominés (nous). Premièrement, la fuite : nombre d’entre nous avons déserté notre propre quartier pour des endroits plus excentrés et plus calmes. Seconde réaction, l’assimilation et la résignation : combien de gay ont adoptés les codes bourgeois de la société de consommation et s’y complaisent trahissant ainsi leur vocation marginale. Comme le disait Guy Hocquenghem, c’est l’illégalité qui sauve l’homosexualité en l’obligeant à la différence et à l’originalité. Enfin, le troisième type de réponse à la violence symbolique, c’est la contre-culture : ne voit-on pas depuis peu des drapeaux fleurir sur tous les commerces gay puisqu’ils sont devenus minoritaires et donc invisibles.

La véritable histoire sur la colonisation du Marais gay

Chez Bourdieu comme chez Foucault, la question est toujours de sortir des bocaux inconscients et de lever le système de violence implicite pour le mettre au jour et pouvoir le dénoncer.

Sous la jolie petite histoire du quartier gay qui périclite à cause de l’âge de ses boutiquiers s’en cache donc une autre, moins jolie celle-là : un système organisé de violence symbolique similaire à celui exercé sur les femmes ou bien les immigrés.

Lorsqu’on les regarde de façon lucide, les changements du Marais ne sont rien d’autre qu’une reprise en main du quartier par la bourgeoisie, c’est à dire une lamination de l’espace de liberté non cristallisé qui pré-existait pour le faire rentrer dans les limites étroites d’un supermarché luxe qui n’effraie pas le bourgeois. On pourrait le dire autrement, selon l’expression consacrée de Peter Brook : le marais est devenu un théâtre mortel, un théâtre de boulevard où rien de neuf, rien de vivant ne pourra plus émerger.

Et cela, c’est une perte grave pour notre communauté, évidemment, qui, au-delà des clivages, perd un peu de sa maison mais, surtout, c’est une perte pour la société toute entière qui voit disparaître un espace d’expression libre et de droit à la différence.

Comme le disait Guillaume Dustan qui appelait le monde bourgeois “Le monde à l’envers”, nous avons perdu notre monde à l’endroit.

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Olivier Mokaddem • 21 septembre 2019


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