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Querelles communauté gay

Communauté gay : frictions, querelles et perspectives d’évolution ?

1 – Communauté gay : un organe vivant et créatif :

Depuis deux ans, maintenant, que nous menons systématiquement des interviews sociologiques sur la communauté gay, nous réalisons progressivement l’ensemble des bonnes choses qui s’y déroulent.

Que ce soit à travers les études qualitatives que nous menons sur les consommateurs ou bien qu’il s’agisse des analyses stratégiques que nous poussons avec les commerçants, les associations et les organisations professionnelles, nous nous rendons compte que le monde gay et, plus largement, LGBT est plein d’initiatives.

Des commerces ont ouvert, des gens entreprennent, des soirées se sont créées, des associations continuent de faire leur travail aussi compliqué soit-il, les organisations professionnelles défendent leurs adhérents, un milieu créatif underground talentueux existe et la marche parisienne, même si elle n’a rien de comparable en taille avec la World Pride de Madrid par exemple, s’est honnêtement très bien défendue cette année et présente un caractère plus divers et moins basiquement commercial que certaines de ses cousines.

D’autre part, à un niveau plus personnel, plus intime, dans les interviews, on sent chez l’ensemble des acteurs, qu’ils l’admettent ou pas, que cela affleure dans leur discours ou bien qu’ils le posent frontalement, de la passion et de l’attachement : les gens s’entr’aident, en employant les nouveaux arrivants, en les re-routant, en hébergeant des voisins en difficulté, en faisant jouer leur carnet d’adresse, en poussant des initiatives associatives, en montant des sociétés et en se battant tous les jours contre des états de fait parfois inacceptables…

 

2 – Communauté gay : des facteurs de clivage.

Pourtant, un facteur de clivage existe. En tout cas, au dire d’une large fraction des gens que nous avons interviewés.

De notre coté, nous ne portons aucun jugement dessus :  en tant que Psychologues et Sociologues, nous nous contentons de le considérer comme un objet d’étude.

En effet, pour nous, scientifiques, ce facteur de clivage, s’il existe, n’a pas de valeur ou de coloration morale : il s’agit juste d’une variable qui est là et dont il faut tenir compte parce qu’elle explique le fonctionnement des individus et du système dont ils font partie. Et, au-delà de ça, parce que sa mise à jour pourrait permettre de débloquer les frictions qui grèvent notre fonctionnement collaboratif en tant que communauté gay d’entrepreneurs.

Ce facteur de clivage, à priori, c’est de la “colère”.

Quel que soit le niveau que nous interrogions (consommateurs, commerçants, associations, organisations intermédiaires…), nos interlocuteurs nous amènent à poser un constat  toujours identique : il existerait, dans nos relations intra-communautaires, une forme de tension, brute, une violence rentrée qui écarterait les individus et les empêcherait de structurer de façon efficace des projets d’avantage porteurs pour la communauté.

Les différents intervenants nous décrivent une sorte de double processus, antagoniste :

  • D’un coté, tous s’accordent à dire que la communauté gay a du potentiel : elle est constituée d’individus créatifs, courageux, de talent, capables de beaucoup d’intelligence et d’engagement lorsque c’est nécessaire. Et puis, la communauté est également un marché intérieur (qui permet de servir nos besoins spécifiques) et un espace transitionnel avec l’extérieur (qui permet de partager nos compétences avec le reste du monde, de nous inclure et d’accueillir les autres).
  • De l’autre, il existerait des haines borgiaques à couteau tiré : professionnels qui se détestent cordialement et ne veulent plus se rencontrer, coteries, coups bas, difficultés à organiser des collaborations, jeux de pouvoirs intenses, égos surdimensionnés… Mais le grand public n’est pas en reste : un commerçant me confiait encore récemment : “nous ne publions plus rien sur les réseaux sociaux, c’est immédiatement passé au vitriol par les internautes (gay) et rien ne semble trouver grâce à leurs yeux”. Or, ce sont ces petites haines qui grèveraient la capacité de la communauté à atteindre son plein potentiel de développement et de créativité. On pourrait dire que ces haines “consumeraient” l’énergie nécessaire à la constitution d’un sain entrepreunariat.

3 – Préalable à la discussion : qu’est-ce qu’une communauté ?

Sur ce point, à mon sens, plusieurs clichés sont à lever.

Il y a parfois une confusion grave et hâtive entre communauté gay et quartier du marais,  entre communauté gay et “milieu” (le milieu serait la fraction la plus visible de la communauté) ou bien encore entre communauté gay et instances politiques et associatives (généralement plutôt de gauche).

Les membres d’une communauté n’ont pas besoin d’être politisés, ni dirigés, ni alignés sur les mêmes comportements ou les mêmes intentions politiques. Peuvent coexister dans une communauté des gens ayant différents niveaux de visibilité, différentes pratiques sociales, différentes orientations sexuelles ou bien différentes colorations partisanes.

Il paraît donc ici nécessaire de rappeler quelques éléments simples de sociologie sur la notion de communauté afin que le lecteur puisse juger le concept à l’aune d’une définition moins réductrice.

On pourra, pour ce faire, reprendre les travaux des premiers chercheurs à avoir travaillé le concept en sociologie et en ethnologie :

  • Marcel Mauss (mais on aurait également pu citer Durkheim) : pour qui une communauté est un ensemble d’individus ayant usuellement leur autonomie et leur désir propre mais qui vont choisir à certains moments de se “ressouder” autour de rituels destinés à actualiser leur existence et leur essence. Le groupe va se choisir un ou plusieurs marqueurs clefs (date anniversaire, fête, évènements récurrents…), les accepter, les respecter de façon plus ou moins systématique mais surtout s’en servir pour inscrire quelque chose de “magique” dans la réalité. Par “magique”, Mauss entend ici le processus par lequel le groupe grave dans la réalité quelque chose qui relevait du fantasme. Prenons un exemple pour éclairer le propos : imaginons une famille Libanaise qui vient d’accueillir un nouveau né. Elle va s’accorder sur la nécessité d’une circoncision, une date va être fixée, le groupe va se “ressouder” autour de l’évènement, les oncles, les tantes et la famille élargie vont par là-même signifier qu’ils prennent leur responsabilité vis à vis de l’enfant et en pratiquant la circoncision, le groupe matérialise une idée fantasmatique dans le réel : la circoncision permet de dire “le bébé nous appartient, il entre dans la communauté”. La communauté gay pratique de même : la marche des fiertés est un rituel, les soirées électro en sont un autre.
  • Bourdieu, Goffman, Van Gennep, Turner et Gluckman : l’entrée dans la communauté se fait via un certain nombre de rites initiatiques qui permettent à l’individu qui y entre d’y prendre progressivement sa place et aux individus qui le reçoivent de s’assurer que le nouveau venu ne les mettra pas en danger. On retrouve également là l’idée chère à Freud des frères de la horde dans Totem et Tabou : ils apprennent progressivement à vivre ensemble.
  • Et Winnicott et Mead : bien sûr, pour qui la communauté est à la fois un lieu d’apprentissage de la vie en commun mais aussi un espace de jeu dans lequel les individus peuvent pleinement réaliser le fantasme qui leur tenait à coeur.

4 – Mécanique des frictions communautaires & Perspectives d’avenir :

Si l’on examine la communauté gay à l’aune des définitions Sociologiques et Ethnologiques de Mauss, Durkheim, Bourdieu, Winnicott et les autres, on se rend bien compte que la communauté gay est parfaitement bien structurée.

N’en déplaise à ses détracteurs, elle fait corps : que ce soit à travers les fêtes, les soirées, les lieux de vacances, les groupes d’amis, les pratiques sexuelles, les applications de rencontre, les séries, les films, le sport… la communauté gay, non seulement fait corps, mais peut-être plus qu’aucune autre. Soyons sérieux, nous avons plus de fétichismes acharnés et en commun que n’importe quelle autre communauté.

Il ne semble donc pas qu’il y ait de “problème communautaire”. La communauté est un fait. Non pas un fait imposé de l’extérieur mais une réalité qui émerge d’elle-même : comme le rappelait Julien dans son article sur la prep, le seul fait de notre sexualité en commun nous constitue dé facto comme un  groupe lié puisqu’il amène des populations en apparence socialement hermétiques, en réalité, à participer à des rituels identiques.

La question des points de friction de la communauté gay ne vient donc probablement pas du niveau “social” qui a l’air parfaitement bien organisé mais bien plutôt du niveau individuel, c’est à dire Psychologique.

Pour prendre une métaphore : le problème ne se situe pas au niveau de la molécule mais au niveau de ses constituants, les atomes individuels.

L’hypothèse que nous posons, au regard de la revue de la littérature que nous avons menée sur la genèse de l’homosexualité est la suivante :

  • Si Freud et Winnicott ont raison et que les homosexuels sont des garçons “mal aimés par une mère insatisfaite” : c’est à dire par une mère avec qui l’accordage n’a pas toujours été simple
  • Et si Nasio a raison : resterait de ces problèmes d’accordage avec la mère, de la douleur de ne pas avoir été aimé, de la crainte de la trahison et de la colère vengeresse d’avoir été floué

Alors, on pourra se demander si ce qui écarte les individus de notre communauté, c’est, non pas de la bêtise, mais quelque chose de plus prosaïque : la peur de n’être pas tout à fait sûr d’être aimé par l’autre.

Pour faire communauté joyeuse et créative, encore faut-il se sentir léger et aimé.

Lorsqu’on réunit ensemble des individus qui ont tous peur de la trahison, ils risquent vite de se regarder en chien de faïence et de se garder d’être abîmés en abimant préventivement les autres.

Si l’hypothèse se confirme, la communauté gay aurait alors deux grands enjeux à affronter :

  • Celui de la confiance entre ses membres : les membres peuvent-ils être bienveillants les uns avec les autres pour s’aider à dépasser mutuellement leur crainte d’être mal aimés ?
  • Celui de la colère : si la communauté est un espace de colère (par exemple avec Act up dans les années 80), ce n’est pas un hasard, c’est que les membres de notre petit groupe ont probablement bien besoin de sortir d’eux-mêmes toutes cette rage de n’avoir pas été bien aimés et accueillis étant enfants

Après tout, une entreprise ou bien une communauté ne sont jamais que la projection à un niveau social de la psychologie de ses membres.

Crédits photo : Nintendo, Ted, Asmodée

Olivier est le directeur de l’agence de Recherche Utilisateur & Stratégie Utilisateur Fast & Fresh. Spécialiste en comportement consommateur, il travaille avec le laboratoire de Psychologie de Montpellier 3 pour aider les marques à comprendre leurs utilisateurs et à construire de vraies relations de marques et d’entre-aide. Pas de neuromarketing chez Fast & Fresh, nous ne pensons pas que brutaliser vos utilisateurs pour vendre des produits soit la bonne solution.

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Olivier Mokaddem • 21 juillet 2018


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