Fast & Fresh – Le Blog Stratégie des Usages

Entreprises gay

Interview avec Gérard Siad, Président du Syndicat National des Entreprises Gay (SNEG)

Interview avec Gérard Siad, président du syndicat des entreprises gay

Olivier : Bonjour Gérard, merci de recevoir Fast & Fresh pour cette interview. Vous êtes le président du SNEG, le Syndicat National des Entreprises Gay et vu l’engagement qui a été le votre depuis le début des années 90 en faveur des droits des homosexuels, au coté de Bernard Bousset et Jean-François Chassagne, nous ne pensions pas pouvoir faire un état des lieux de la communauté gay sans entendre votre témoignage. Après tout, vous avez participé à sa constitution et il est toujours précieux pour comprendre un phénomène de le replacer dans sa dimension historique : une des façons de savoir qui l’on est, c’est de savoir d’où l’on vient.

Gérard : bonjour Olivier. Effectivement, pour comprendre l’émergence de la communauté gay, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. L’épidémie de SIDA a été pour nous un grand moment de colère. Nous avons vu partir nos proches, nos amis, nos clients – une hécatombe. Et face à ça, les pouvoirs publics nous semblaient inertes, impassibles. Ce n’est même pas qu’ils aient été impuissants, c’est juste que pour eux, il n’y avait pas de problème.

Les gay, ça n’existait pas. C’était honteux, proscrit, anormal, autodestructeur. Pas de bon ton.

Les gay étaient quelque chose de caché, d’underground, d’invisible pour la société et sans admettre le phénomène, sans mettre des mots dessus, sans reconnaître qu’il existe, impossible pour le corps social de s’en saisir. Les gens n’étaient même pas forcément agressifs, c’est juste qu’ils refusaient de mettre des mots sur le phénomène, de le laisser émerger à la conscience. Et nous avons malheureusement payé très cher cette homophobie douce.

L’autre chose à comprendre, c’est l’antagonisme entre morale et moyens de prévention. La seule chose qui pouvait protéger du SIDA – les préservatifs – était considérée comme une incitation à la débauche.

La morale excommuniait le seul moyen de prophylaxie.

Olivier : donc vous me dites qu’en fait la communauté gay est née par matérialisme historique. C’est parce qu’une menace extérieure, un danger nous menaçait que nous avons senti en nous le besoin de nous organiser. Et vous me dites que l’autre dimension à considérer, bien connue de la Psychanalyse, c’est que pas de mot sur un problème, pas de guérison possible. Quand on commence de mettre des mots sur un problème, on commence de le traiter.

Gérard : c’est vrai mais il y a également une troisième variable à considérer dans l’équation. Un élément purement logistique. Mettre des mots sur le problème n’était pas suffisant.

Si nous voulions aider les homosexuels à se défendre, concrètement, contre l’épidémie de Sida, il fallait déjà les trouver. Dans les années 80-90, nous n’avions pas d’applis mobiles, il nous fallait des établissements. Sans quoi impossible de localiser nos comparses et impossible de leur parler.

Or, sans leur parler, impossible de libérer leur identité. Et sans libérer leur identité, impossible de tenir un discours de prévention. Quelqu’un qui se déteste ou qui a honte de lui ne vous écoute pas et il a tendance à prendre des risques. Avant de vouloir faire mettre un préservatif aux gens, il fallait déjà traiter leur détresse psychologique et sociale, leur honte, leur solitude. La meilleure arme contre le sida, paradoxalement, ce n’était pas le préservatif, c’était la découverte de soi, de son identité, de sa beauté.

C’était aussi la dé-couverte de soi face à la société

On se rendait compte que des amis, des voisins parfois étaient homosexuels et ça faisait du bien. Enfin, des personnalités comme Rock Hudson, qui incarnaient la virilité à l’écran, en révélant leur homosexualité alors qu’ils avaient une large influence médiatique ont contribué à questionner la société dans son ensemble. Les gens commençaient de se rendre compte que nombre de personnalités fortes, des écrivains, des élus, des intellectuels comme Wilde, Cocteau, Turing, Gaultier ou Yves Saint Laurent étaient en fait homosexuels et que loin d’être une perversion, l’homosexualité pouvait donner naissance à des gens intellectuellement brillants.

Les prises de positions publiques de personnages comme Robert Badinter ont également beaucoup apporté. 

Robert Badinter avait été personnellement et profondément heurté lorsque il fut confronté dans sa pratique d’avocat à une affaire où des paras avaient passé à tabac des homosexuels en ayant la sensation de faire le bien -et ce que la société attendait d’eux.

Olivier : l’une des questions un peu épineuses que j’ai à vous poser Gérard, concerne les associations. Partout où j’en discute et quel que soit le public, les associations tendent aujourd’hui à être considérées comme un peu… disons… poussiéreuses et inadaptées quand il s’agit de résoudre les nouveaux défis auxquelles les jeunes générations sont confrontées. Les jeunes s’en détournent voire s’inquiètent du manque de représentativité et d’action d’institutions comme l’inter-lgbt. Vous en pensez quoi ?

Gérard : plusieurs réponses à cela. Tout d’abord, si le Marais existe et s’il a servi beaucoup de monde, c’est que des commerçants militants ont eu le courage, dans les années 80, d’ouvrir à la vue de tous des lieux clairement affichés comme homosexuels. Les gens voient parfois aujourd’hui le Marais comme un simple lieu de consommation dont ils se sont lassés. Il faut se rappeler que dans les années 80 quand vous ouvriez un commerce gay, il fallait avoir des couilles, on prenait des risques, on s’affichait.

Ce n’est pas rien. L’autre chose, c’est que ce n’est pas parce que les associations communiquent parfois peu ou mal qu’elles ne font rien pour autant. SOS homophobie fait beaucoup.

Nous mêmes, nous défendons tous les jours nos adhérents. Que ce soit face à des problèmes triviaux (comme les plaintes des voisins pour nuisances sonore) ou bien face à des questions de société (par exemple lorsque des propos intolérables sont tenus dans la sphère politique ou médiatique). Enfin, les associations ont des moyens souvent limités, elles font ce qu’elles peuvent et rien n’empêche les jeunes de s’y engager ou bien de créer les structures qu’ils jugent plus adaptées. A eux de prendre leur destin en main.

Olivier : et alors pour vous, c’est quoi la communauté gay aujourd’hui ? Elle existe ?

Gérard : il y a plusieurs choses à considérer. D’abord, les homosexuels parce qu’ils ont envie et besoin de s’amuser peuvent être de brillants prescripteurs de lieux de fêtes. Parce qu’ils ont besoin de créer, ils peuvent également être les brillants prescripteurs d’une vie créative et artistique. Ils ont des choses à donner et notamment aux hétérosexuels.

Communauté ne doit pas être confondu avec communautarisme et d’ailleurs la nouvelle génération ne s’y trompe pas

Les gens qui sortent au Balcon ou à la House of Moda se mélangent. Homos, hétéros, lesbiennes, trav, tout le monde est le bienvenu et trouve à s’amuser. Ils s’ouvrent à d’autres codes, d’autres mélanges, d’autres possibilités et c’est très bien.

Mais ce qui a réellement changé, c’est que la société est quand même plus bienveillante dans son ensemble (même s’il reste des poches de noirceur). Les jeunes font moins de différences.

Les pouvoirs publics manifestent une attention particulière aussi, quoi qu’on en dise – il faut arrêter de se trouver de fausses excuses. Le mariage même s’il a heurté certaines consciences, y compris parmi nos amis des fois, a quand même établi une égalité de fait. Disons que la communauté gay aujourd’hui est plus lâche dans son maillage parce qu’il y a moins à se défendre. Les enjeux sont différents et il appartient aux jeunes de les comprendre et d’y apporter des solutions.

Mais je ne doute pas que nous ayons les ressources pour nous défendre à nouveau si besoin. Après tout, avant le marais, il n’y avait rien de public, nous sommes donc capables de créer des choses quand nous en avons besoin.

Des questions ? Contactez-nous

Gérard Siad est le président du SNEG. Le SNEG Syndicat est spécialisé dans le conseil à la création et la gestion des entreprises dont les services sont destinés à la communauté homosexuelle.

CommunautéGayGay PrideGérard SiadHomosexualitéMaraisMarché gayNaissancePréservatifsQuartierRobert BadinterSneg

Gérard Siad • 7 janvier 2017


Previous Post

Next Post