Fast & Fresh – Le Blog Stratégie des Usages

Jeune génération gay

Générations gay : pourquoi elles ne se comprennent pas ?

“Les nouvelles générations gay considèrent les quartiers gay et la notion même de communauté gay comme obsolète”

Olivier : bonjour Doug, tu es le directeur de l’école doctorale de Psychologie Clinique de l’Université John F. Kennedy en Californie, l’école que la famille Kennedy a fondée après la mort du président. Tu as également été Psychologue clinicien pendant près de 40 ans. Enfin, tu as assuré différents rôles au sein de l’Association Américaine de Psychologie dont tu es à présent le président pour l’état de Californie -l’un des états clef pour l’association- et au sein de laquelle tu t’es longtemps chargé de question éthiques mais aussi de combattre les thérapies de conversions, censées pouvoir transformer les homosexuels en hétérosexuels. Tu as donc pas mal de recul sur les questions relatives à la Psychologie et à la Sociologie de le communauté homosexuelle. Aujourd’hui, on sent un clivage de plus en plus grand entre la génération qui a du affronter le sida et les nouvelles générations gay qui considèrent que les quartiers gay et même la notion de communauté gay sont obsolètes. C’est un discours que je trouve intéressant à explorer pour comprendre le changement d’époque. Quelle est ton opinion sur le sujet ?

JFK UNiversity San Francisco

JFK UNiversity San Francisco

“La nouvelle génération n’est pas bête, c’est juste qu’elle a grandi dans un monde différent rempli de préoccupations qui ne sont pas les nôtres”

Doug : la première chose à comprendre, c’est qu’une génération ne se constitue pas forcément sur des critères d’âge mais sur un vécu en commun. Sur des moments forts, des moments totems que les membres d’une génération vivent en commun comme un homme sur la lune, l’assassinat de JFK, le 11 septembre, l’apparition d’internet, wikileaks… La vieille génération adresse souvent beaucoup de reproches aux nouvelles : “Vous considérez tout comme acquis, vous ne vous êtes pas battus pour vos droits, vous n’avez pas du affronter le sida…” mais c’est juste que les nouvelles générations gay n’ont pas vécu les mêmes choses. On ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir du affronter les années sida et tant mieux d’ailleurs. Eux, ils ont d’autres références : ils sont plus conscients de la nécessité de bannir le plastique de nos usages quotidiens que de la notion de communauté gay dont ils se sentent moins proches.

“Structurellement, quand on est jeune, on se sent invulnérable et quand les parents nous parlent des problèmes qu’ils ont vécu, on lève les yeux au ciel ou bien on n’en mesure pas l’ampleur”

Olivier : tu vois d’autres critères de bascule générationnelle ?

Doug : la seconde chose à considérer, c’est la jeunesse. Quand on est jeune, on se sent invulnérable, on ne se pose pas forcément de questions graves. En tout cas, pas avec la même intensité. Quand mes parents me parlaient de la seconde guerre mondiale et de ce qu’ils y avaient vécu, j’entendais ce qu’ils disaient mais je n’avais pas été impacté directement, ça restait très éthéré, très hypothétique. Je fais partie d’une génération privilégiée qui n’a pas eu à affronter ces problèmes et qui vivait dans l’insouciance et la prospérité des trente glorieuses. Je n’ai véritablement pris la mesure de ce qui s’était passé dans les années 40 que bien plus tard, quand je me suis rendu à Omaha beach et que j’ai saisi de façon plus mature l’ampleur des évènements. Mais il faut du temps. Et le problème, c’est aussi que les plus âgés dans notre communauté n’ont pas forcément fait le travail d’éducation des plus jeunes. Ils ne leur passent pas le relais. Ils ne se rencontrent pas. Du coup, la mémoire se perd et les jeunes peuvent encore moins saisir comment leur histoire s’est construite. A San Francisco, par exemple, le musée d’histoire de la communauté LGBT n’est visité que par quelques touristes. Nous avons tous voulu le mariage, l’égalité des droits et la reconnaissance, sans nous rendre compte que, de l’autre coté de la barrière, ce qui nous attendait, c’est une dilution voire une assimilation complète de notre identité.

Castro Street Gay San Francisco

Castro Street Gay San Francisco

“Ma génération est très attachée à la notion de communauté parce que la communauté a été une bouée de sauvetage, un outil pour survivre aux drames des années 80”

Olivier : qu’est-ce que tu penses de la façon dont les plus jeunes posent les choses ? Je ne suis pas du tout communautariste ou “pro-milieu” mais je ne pense pas que la disparition d’une identité ou d’une communauté d’entre-aide et de réflexion soit une bonne chose. Ca me met un peu mal à l’aise, cette volonté sourde des gamins de vouloir absolument effacer toute trace de ce que nous sommes. Pour nos générations, qui se sont construites “contre”, s’intégrer à tout prix ressemble de trop près à vouloir effacer les stigmates de son origine sociale.

Doug : les nouvelles générations gay arrivent avec des questions intéressantes. Pourquoi avoir un quartier gay ? Pourquoi faire des gay games ? Est-ce que j’ai envie de faire partie d’une “communauté gay” ? Ce sont des questions qu’il faut se poser. Après tout, s’il n’en voient pas l’utilité, il faut les entendre. Ma génération est très attachée à la notion de communauté, le sujet est très émotionnel pour nous parce que la communauté gay nous a permis de passer des épreuves considérables. Les jeunes ne se souviennent pas mais le sida dans les années 80 était un tsunami, des pans entiers de groupes d’amis étaient décimés. Mais les plus jeunes on accès à une société complètement différente : on voit tous les jours une dizaine de gay sur MTV ou dans des publicités, les mentalités ont progressé de façon significatives, le besoin de se défendre est moins présent. Il est normal que les plus jeunes aient envie de se mélanger au monde et d’en faire partie. Je crois que nous sommes tous très heureux que les murs tombent, que le séparatisme nécessaire dans les années 70 ou 80 pour se défendre de la violence ne soient plus qu’un souvenir et que les gens se mélangent.

“La technologie, c’est juste le nouveau quartier gay : les fonctions qu’elle remplit sont les mêmes que celle des quartiers gay dans les années 80”

Olivier : et que dire de la technologie ? Les applications et les systèmes de messagerie ont également révolutionné les habitudes. Notre communauté a littéralement sauté dans le virtuel. Les territoires sont électroniques plus que réel aujourd’hui. Les quartiers comptent moins que Grindr.

Doug : c’est là que se situe le point pivot. Soyons honnêtes, s’assimiler est un passe temps d’enfant gâté. C’est un mouvement typique des grands centres urbains où l’on jouit d’une sécurité relative. Mais il y a encore beaucoup d’endroits aux Etats-Unis où dire son homosexualité ou bien se tenir la main est impossible et il en va de même en France. Si on considère que la communauté est un outil qui permet de passer un certain nombre d’obstacles, alors elle est -malheureusement- toujours très nécessaire en dehors des grands centres urbains ou bien dans les pays qui jouissent de moins de droits ou de démocratie. Il y a un clivage clair entre gay libres et gay dans des zones aveugles. Aujourd’hui, les plus jeunes qui vivent à San Francisco ou bien à L.A. sont incapables de dire dans quels pays ils ne peuvent pas partir en vacances parce que l’homosexualité y est toujours criminalisée. Et l’isolationnisme américain renforce encore d’avantage le phénomène. Et pour répondre à ta question, la technologie a permis aux gens qui se trouvent dans des zones rurales, distantes ou bien menacées de violences de recréer électroniquement une communauté. Mais la technologie n’a rien changé de substantiel. L’outil est nouveau mais la fonction demeure la même : Grindr permet aujourd’hui ce que les quartiers gay permettaient hier : combattre l’isolement, créer du lien social, trouver de l’information, rencontrer des partenaires sexuels. C’est juste qu’hier, ces choses n’étaient possibles qu’en face à face. La seule chose qu’on pourrait déplorer, c’est que ces applications ne soient pas utilisées comme des véhicules électroniques pour transférer de l’histoire et de la connaissance.

Grindr Debate Trump

Grindr suscite le débat sur Trump

“Les mouvements obscurantistes sont des hydres de Lernes. L’idée que tout est acquis et qu’il ne faudra jamais plus lutter est une illusion. Mais notre travail n’est pas de préparer le prochain ennemi mais de comprendre notre nouvelle identité”

Olivier : si je suis ton raisonnement, si la communauté est un outil permettant de passer des obstacles, alors elle n’est plus forcément utile aujourd’hui ? Puisque nous avons déjà acquis une majorité de droits et de libertés ?

Doug : je pense que les gens qui croient ça manquent de perspective historique. Les obstacles reviendront. C’est déjà le cas avec Trump aux Etats-Unis. Son entourage proche est d’une bigoterie crasse et ils tentent chaque jour de l’institutionnaliser. Le fait d’avoir des droits est une chose mais cela ne signifie pas que les plus jeunes seront exempts de leurs propres obstacles. Ils devront affronter ces courants obscurantistes qui refont surface régulièrement comme des serpents de mer. La haine fait structurellement partie de l’humanité, comme l’amour et il leur faudra des cibles. La questions n’est donc pas de faire disparaître la communauté, elle se réveillera en temps de crise. La question est plutôt de savoir ce que nous faisons avant les prochains problèmes : quelle est notre identité ? Pouvons-nous comprendre les évolutions à venir ? En quoi avons nous changé ? Qu’espérons-nous pour nous-mêmes ? Il ne s’agit pas seulement de se construire par rapport à un éventuel nouvel ennemi, ce serait réducteur, mais plutôt de créer notre nouvelle identité. Et ça, ça commence par l’écoute des plus jeunes. De ce qu’ils veulent. De ce dont ils ont besoin. Et par un dialogue inter-générationnel aussi. Pour les aider à construire plutôt que de les condamner.

 

 

Doug est le directeur de l’école doctorale de Psychologie Clinique de l’Université John F. Kennedy en Californie, l’école que la famille Kennedy a fondée après la mort du président. Il a également été Psychologue clinicien pendant près de 40 ans. Enfin, il a assuré différents rôles au sein de l’Association Américaine de Psychologie dont il est à présent le président pour l’état de Californie -l’un des états clef pour l’association- et au sein de laquelle il a longtemps été chargé de question éthiques mais aussi de combattre les thérapies de conversions, censées pouvoir transformer les homosexuels en hétérosexuels.

Communauté gayGénérations gayHistoire gayNouvelle générationQuartier gaySida

Doug Haldeman • 25 août 2018


Previous Post

Next Post