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Guillaume Dustan Dans ma chambre Hughes Jourdain Fast & Fresh

Guillaume Dustan : Dans ma chambre par Hugues Jourdain

Olivier : bonjour Hugues, tu viens d’adapter au théâtre le premier roman de Guillaume Dustan, Dans ma chambre, que tu joues au Petit Saint-Martin. Dustan est un auteur que j’ai découvert tard, au milieu des années 2000, après sa mort, mais qui a été pour moi comme un coup de foudre instantané. Dans la masse d’une littérature parfois convenue, Dustan avait une voix qui sonnait clair. Du coup, je n’avais pas forcément envie d’aller voir ta pièce. Je craignais que l’adaptation soit partielle ou racoleuse, qu’elle ne soit faite que pour attirer au théâtre un public gay en mal de “lives érotiques”. J’avais peur que les choses en restent à leur aspect le plus superficiel. Que tu déformes le texte aussi, que ta voix ne corresponde pas à celle que j’entendais dans ma tête en le lisant. C’est finalement un ami qui m’a poussé à venir te voir jouer et je dois avouer que ton adaptation est une très jolie surprise. Tu sonnes juste. Comment en es-tu venu à l’adapter au théâtre ?

Les auteurs d’autobiographies s’épargnent, Dustan ne s’épargne jamais

Hugues : cela faisait longtemps que je me posais la question d’un seul en scène, depuis le cours Florent et le conservatoire, mais je tournais en rond sans véritablement trouver quelle forme lui donner. Je sentais que j’avais envie de quelque chose de radical mais sans pour autant vouloir tomber dans la provocation facile. J’avais envie de monter quelque chose qui sorte des sentiers compassés auxquels on se heurte parfois trouver au théâtre. Et c’est finalement mon agent qui m’a tourné vers Guillaume Dustan. J’ai ouvert son premier roman, Dans ma chambre, et j’ai ressenti une onde de choc dès la première phrase. J’avais la sensation de lire quelque chose de vrai. La plupart du temps, les écrivains qui se prêtent à l’autofiction se posent comme victime, ils s’aiment, ils s’épargnent. Dustan lui ne s’épargne pas. Le texte est une confrontation, il n’y a aucune concession, il se fiche de donner une bonne image de lui-même et ce qui est fascinant, c’est qu’il arrive à partir d’un point de départ ultra marginal à toucher à l’universel. Et puis, c’est étrange de lire quelque chose qu’on aurait aimé écrire. D’entendre cette voix si présente, si proche de la sienne.

Hughes Jourdain jouant Dans ma chambre au Petit Saint-Martin
Hugues Jourdain jouant Dans ma chambre au Petit Saint-Martin.
Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

Dans ma chambre n’est pas un livre, c’est un testament

Olivier : comment expliques-tu une telle intensité ?

Hugues : lorsqu’il écrit Dans ma chambre, Dustan pense qu’il va mourir. Il est séropositif, au bout du rouleau, il est persuadé qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre. Dans ma chambre est un testament. Le roman porte la force d’un texte écrit avant de mourir. Il écrit comme le feu, c’est une fulgurance. Les gens disent que son écriture est clinique, blanche, froide alors que j’ai l’impression que c’est tout l’inverse. C’est hyper violent, excité, dramatique. Pour un acteur, ce ne sont que des cadeaux de jeu. En réalité, le texte est très fort, très sentimental.

La mise en scène se devait d’être silencieuse

Olivier : comment as tu construit la mise en scène ?

Hugues : en étant silencieux. L’erreur aurait été de vouloir jouer un personnage. Il fallait au contraire reproduire le même geste que l’écriture, faire un travail de vérité. Jouer réellement ce texte, sans m’épargner. En réalité, je me joue moi, qui suis bouleversé par cette histoire, et qui la traverse, avec les spectateurs, le temps d’une représentation. L’apparente simplicité de la mise en scène me tenait à cœur aussi, je voulais que ce soit un one-man-show mélodramatique. Il fallait décaler l’endroit où on attend Dustan, pour faire entendre sa radicalité, le jouer avec douceur, et tendresse, parfois en pleurant, comme du Duras. D’ailleurs, Guillaume Dustan, de son vrai nom William Baranès, a choisi comme nom d’auteur Dustan pour être rangé à côté de Duras en librairie.

Olivier : comment les gens réagissent-ils à la pièce ?

Hugues : les gens sont généralement très surpris, au début, ils rient, et puis l’émotion les gagne. Il y a souvent des spectateurs qui m’attendent à la sortie et qui n’arrivent pas à me parler car ils ont la gorge serrée par l’émotion, et ça me bouleverse. J’ai de la chance, l’avis de la presse, et même jusqu’à France Culture, est unanime. Il y a cependant quelques personnes qui détestent ; des hétéros qui ne comprennent pas pourquoi ce spectacle est produit sur scène, ou des homos qui considèrent que le personnage de Dustan est « malsain ». Mais ça me va qu’ils soient froissés. Je n’ai jamais voulu faire un one man show stérile et ça questionne aussi les raisons pour lesquelles ce texte les gêne. Ce que j’adore chez Dustan, c’est qu’il ne perd pas de temps à faire de la pédagogie, il arrive comme un coup de tonnerre.

Guillaume Dustan
Guillaume Dustan

La communauté est traversée par la question de l’homosexuel acceptable versus celle du “queer unwanted”

Olivier : comment expliques-tu que beaucoup de monde, y compris au sein de notre propre communauté en reste à la surface du texte. Les gens s’arrêtent à la pornographie sans arriver à percer jusqu’à la beauté de l’oeuvre. Et de toute façon, même la pornographie est très belle dans la manière dont il la pose, naturellement, sans complexe, sans honte.

Hugues : nous avons les mêmes problèmes que d’autres minorités soumises au regard général. Chez les arabes, par exemple, certains considèrent qu’il y a “les bons arabes”, ceux qui s’intégreraient et les “mauvais arabes”, ceux qui donneraient une mauvaise image. Chez les homosexuels, c’est la même chose, on aurait les “bons pds” d’un côté (ceux qui ne baisent pas, se marient et ont des enfants) et les “mauvais pds“ de l’autre (ceux qui vivent leur sexualité librement, osent parler de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ressentent, sont efféminés, etc…). Ça me rend fou. L’homophobie est tellement intériorisée que la plupart des homophobes que j’ai pu rencontrer sont eux-mêmes homosexuels. Il y a une telle honte de la sexualité, c’est délirant. Soyons honnêtes, on nous parle de liberté des femmes en France par exemple mais dans la réalité, elles ne peuvent pas baiser comme elles veulent. Elles sont objectisées en permanence par les hommes, insultées, agressées et tuées. Et beaucoup d’hommes sont, quant à eux, sont enfermés dans des identités de papier, piégés par les stéréotypes de la masculinité. 

Pour répondre à ta question, on sent de très fortes résistances bourgeoises et cela amène les gens à méconnaître la beauté du texte : ces fulgurances poétiques, lyriques. Le père de Dustan était psychanalyste, j’imagine que c’est de là que vient son amour des jeux de mots lacaniens : “les gens ne meurent pas beaucoup, apparemment”, en évoquant les décès cachés des séropositifs dans les années 80-90. Il y a toujours une ambivalence dans le texte, une dualité des sentiments : “je l’ai quitté, j’étais seul, je me suis branlé, c’était super”. On ne sait jamais de quel côté tombe la balle. Ce qu’il dit sur l’amour est très juste : notre difficulté à aimer, l’effroi d’être seul, la difficulté à savoir si on aime pour les bonnes ou les mauvaises raisons : dans une relation : « c’est toujours le moins fou qui est fou du plus fou et le plus fou est fou de lui-même, apparemment”. Ou encore : “Soit on est raisonnable et on se met avec un normal et on s’ennuie. Soit on se met avec un fou et il veut vous vitrioler et on s’amuse”. Dans ma chambre n’est ni plus ni moins qu’un long monologue sur la difficulté d’aimer, une immense ligne de parole jusqu’au coup de poing final des adieux.

L’homosexualité se dissout dans youtube comme le livre dans instagram

Olivier : comment expliques-tu que la jeune génération ne connaisse pas Dustan ?

Hugues : l’homosexualité est une culture, qu’on le veuille ou pas. C’est une façon d’être au monde, de s’habiller, de parler, de danser, de baiser. Ce n’est pas une question, c’est un fait sociologique. Parfois j’ai même le sentiment que nous vivons une 4ème dimension, dans la rue par exemple nous sommes capables de nous reconnaître, il y a comme une complicité affectueuse et amusante lorsque l’on voit un autre homme taper les codes d’entrée d’une porte en regardant son téléphone où l’écran est aux couleurs de Grindr.

Le problème, c’est que de grands auteurs comme Dustan ou encore Copi et Guibert soient  encore méconnus. Ils sont infiniment importants pour la littérature, et même pour la culture homosexuelle. Or, la littérature demande un effort, de l’attention, qui sont de plus en plus difficile à réunir quand nous sommes sollicités en permanence sur notre téléphone. C’est le problème de la culture homosexuelle : c’est pour beaucoup une culture d’intellos qui a tendance à se dissoudre dans instagram. Peu de gens ont lu Dustan mais je suis optimiste ; avec mon spectacle, la réédition de ces textes par P.O.L, et un documentaire Une vie une œuvre consacrée à Dustan qu’Antoine Ravon a réalisé et qui sera diffusé en février 2020 sur France Culture, je suis convaincu que son écriture peut être redécouverte pour de bon.

L’héritage de Dustan est une question de liberté

Olivier : c’est quoi l’héritage de Dustan aujourd’hui selon toi ?

Hugues : la liberté. Je pense à son épitaphe « J’ai toujours été pour tout être », en apparence très simple mais en réalité très riche et complexe. Il a essayé d’être tout, pour tout le monde, et il voulait que les gens soient libres. J’adore la phrase de René Magritte “La liberté, ce n’est pas l’obligation d’être, c’est la possibilité d’être”, je me dis qu’elle colle bien à la parole de Dustan. Derrière la figure de la dépression, il y a une figure positive, un homme qui s’amuse de la figure de l’écrivain, expérimente constamment de nouvelles formes. Même au cinéma ! Ses films viennent d’être restaurés et sont extraordinaires d’inventivité, de ludisme, de sincérité, de poésie. Dustan n’est pas seulement un séropo qui parle de la maladie. Dans ma chambre est un espace de possibles, un espace protégé où il est question de désir. C’est un cri qui déchire les barreaux d’une prison et sa liberté nous concerne tous. Sur son père : “Si mon père avait été libre, il aurait été peintre et bisexuel”.

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Olivier Mokaddem • 11 novembre 2019


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