Khaled : Bonjour Jonathan, tu es photographe. Au-delà de la photographie, tu te définis comme créateur d’image, ton travail alliant aussi bien la photographie que la post production. Nos étudiants et nos clients ne te connaissent pas encore forcément, est-ce que tu voudrais bien leur rappeler un petit peu qui tu es, ce que tu fais et comment tu en es venu à la photographie ?

Jonathan : j’ai passé un bac Arts Appliqués à Toulouse pour continuer dans l’école Parisenne Duperré dont tu parlais dans l’article sur Philippe Morillon. J’y ai un peu touché à tout, j’avais notamment commencé à développer des visuels pour mon alter ego musical Queen Mimosa 3, ce qui m’a ensuite poussé à me spécialiser dans la photo de mode.

Une photographie de Jonathan Icher issue de la série Anormal, 2015
Une photographie de Jonathan Icher issue de la série Anormal, 2015

Dans mes photographies, j’envisage les objets comme des extensions du corps humain, des membres de remplacement

Khaled : l’une des définitions de la photographie, c’est d’arrêter de regarder pour voir, comment révèles-tu l’âme et les blessures de tes modèles ? Comment sens-tu l’histoire à raconter ?

Jonathan : l’inspiration me vient souvent de deux manières différentes : ça peut être la ou le modèle qui m’inspire une idée, en fonction de ses goûts, sa personnalité, ou de ce qu’elle/il dégagent et me fait ressentir. Ce cas de figure vaut surtout pour les modèles que je connais personnellement. Sinon les idées me viennent souvent au travers d’objets randoms. Je les envisage comme des extensions du corps humain, des membres de remplacement. Du coup j’essaye d’être le plus attentif possible à ce qui m’entoure, dans la vie de tous les jours.

On croule sous les informations, une image demande beaucoup plus d’attention que de la musique avant de délivrer un message

Khaled : d’ailleurs, lorsqu’on regarde tes publications, tu  fais en réalité bien plus que de la photographie. Qu’est-ce que tu exprimes de différent dans les vidéos, le chant, le graphisme…

Jonathan : la musique et la photo sont mes deux passions. J’ai donc réalisé quelques vidéos clips pour illustrer les deux. Je trouve que la musique peut procurer des sensations plus brutes que les images, car plus de facteurs entrent en compte au niveau de la perception: les notes, les mots, le timbre de voix, le tempo… Une image demande un peu plus d’attention avant de délivrer son message, on est trop habitué a crouler sous les informations visuelles. En général j’essaye de questionner le corps à travers mes photos alors que je me focalise plus sur l’énergie lorsque je fais de la musique. 

Une photographie de Jonathan Icher avec François Sagat comme modèle,
série Animagus,  2017
Une photographie de Jonathan Icher avec François Sagat comme modèle,
série Animagus, 2017

Khaled : est-ce qu’il y a un artiste ou une collaboration dont tu as envie parce qu’elle te pousserait plus loin ? En termes de création, un fantasme à réaliser ?

Jonathan : dans cette même lignée j’ai tout le temps envie de réaliser des visuels pour les artistes musicaux que j’adore ! En ce moment j’écoute beaucoup de pop alternative comme Dorian Electra ou Charli XCX. Sinon j’aimerai bien shooter sous l’eau mais ça demande beaucoup de préparation ! 

Khaled : qui te bouleverse aujourd’hui ?

Jonathan : bouleverse est un super mot ! J’aimerai bien être bouleversé ! Mais malheureusement ça n’arrive pas souvent !

Mes modèles correspondent aux critères de désirabilité de l’époque mais j’en profite pour créer du malaise

Khaled : Tu travailles beaucoup sur le nu, qu’est-ce ça veut dire le nu à l’âge du porno chic et des nudes instagram ?

Jonathan : il y a en effet une période où j’habillais un peu plus mes modèles, j’étais intéressé par la mode, notamment les jeunes créateurs et leur extravagances et cela m’inspirait pas mal. Mais je ne suis plus vraiment dans cette optique depuis quelques temps. Je me concentre plus sur le corps humain que sur ce qui l’habille. Un vêtement aussi simple soit il rajoute une information, une histoire dans la photo. Et je ne veux pas habiller mes modèles juste pour cacher leur nudité. C’est plus dans l’idée de ne pas attirer l’attention sur un autre sujet plutôt que de sexualiser le modèle, que je fait le plus souvent du nu. Je choisi pourtant des modèles dont les corps répondent aux critères de désirabilité actuels, c’est avant tout pour créer un décalage entre la sensation de désir et d’étrangeté, voir de malaise, que je tente de créer en amputant et modifiant ces même corps.

Photographie de Jonathan Icher issue de la série Send nudes, 2019
Photographie de Jonathan Icher issue de la série Send nudes, 2019

Khaled : nous travaillons beaucoup sur l’entrepreneuriat LGBT et sur les façons de le faire fleurir. Tu fais partie des jeunes LGBT talentueux, qu’est-ce qui manque aujourd’hui pour vous aider à percer ?

Jonathan : de la visibilité je pense. Lorsqu’on est un artiste ouvertement gay, on intéresse généralement peu les médias non LGBT. 

Etre gay m’a obligé à me poser des questions que je ne me serai pas posées sans cela

Khaled : Alain Naze, dans son manifeste contre la normalisation gay explique que le mariage gay nous a transformé en bourgeois et a tué la créativité en nous rendant plus propres que propres. On peut encore produire des choses ?

Alain Naze présentant “Manifeste contre la normalisation Gay”

Jonathan : oui, du moment que tu restes un gay célibataire, ou alors en couple ouvert (LOL). Je suis d’accord avec une partie de l’idée. Je pense que je serai moins créatif si j’étais hétéro par exemple. Car je ne me serai pas posé les même questions, notamment à l’adolescence qui est un moment clé dans la construction de la créativité selon moi. En temps qu’ado gay dans les années 2000 j’ai eu besoin de chercher par moi même des modèles au-delà de la culture de masse. Je pense que ça a fait une grande partie de la personne que je suis aujourd’hui. Par contre je ne suis pas sûr que le fait d’avoir encore des attaches aux codes sociaux “hétérosexuels” empêche la créativité. 

Une photographie de Jonathan Icher issue de sa série The Pond, 2013
Une photographie de Jonathan Icher issue de sa série The Pond, 2013

Khaled : comment expliques-tu que la communauté LGBT produise de gens pour certains assez brillants mais que les boutiques, les bars et les clubs LGBT, notamment en France, soient parfois assez désuets ? Que les modèles n’aient pas changé ?

Jonathan : je pense que c’est le pouvoir de la majorité. Le fait d’être LGBT n’oblige en rien à s’intéresser à des cultures plus alternatives, qui souvent dépassent les codes de la culture de masse. Les endroits gays essayent eux même de s’adapter au style de la majorité de leurs clients potentiels, donc restent finalement assez aseptisés. 

Khaled : nous avons des étudiants qui aspirent à être plus créatifs en dehors des sentiers battus des écoles et des marques, tu leur conseilles quoi ?

Jonathan : de savoir s’écouter et d’être instinctif, et surtout de produire beaucoup car c’est comme ça qu’on s’améliore (je suis dernièrement tombé sur mes toutes premières photos et c’était catastrophique !)