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Communauté gay

Disparition du Marais : la Communauté Gay n’existe plus ?

A l’origine de cycle d’interviews sur la communauté gay se trouve une remarque de Paul Veyne à propos de Foucault : “Foucault travaillait essentiellement sur les bocaux inconscients, ces déterminisme dans lesquels nous sommes enfermés à notre insu, ces axiomes que nous tenons pour vrais, ces choses que nous ne voyons pas, que nous ne questionnons pas et qui, pourtant, courbent nos choix jusqu’à notre façon d’être.”

Aujourd’hui, ces bocaux inconscients, la communauté gay ne les questionne pas : le marais part en miettes, la jeune génération n’a jamais pris autant de risques, la gay pride ne ressemble plus à rien et les grosses soirées sont tenues par des gens qui nous font les poches sans se soucier un instant des pds. Business is business. Tout le monde avance et personne ne sait où on va.

Et si on pensait ces évolutions plutôt que de juste les subir ? Et si on n’était pas simplement roulés par les flots ? Le hic, c’est que Foucault est mort et que Dustan est parti. Plus personne pour nous obliger à nous regarder en face. Guillaume <3, tu dois t’en retourner dans la tombe.

Interview n°1 :

“Florian, Patron de boutique, A propos de l’existence de la communauté gay”

– Olivier :  au fond, ça existe la communauté gay ? Tu y crois ? C’est un truc réel ou quelque chose qu’on fantasme tous ? Je veux dire on se connaît plus ou moins les uns les autres. On se retrouve en soirées, on se dit bonjour, on s’aime, on se déteste, on est triste quand on entend dire que l’un des nôtres est mort mais est-ce que ça suffit pour parler de communauté ?

– Florian : c’est vrai qu’aujourd’hui, on peut se poser la question. Si on fait un constat purement factuel, force est de constater que :

Le quartier du Marais est progressivement démantelé par les grandes enseignes de mode et personne ne réagit. 

  • ll y a les pds opportunistes qui ne venaient là que pour consommer, ils prenaient  juste ce dont ils avaient besoin avant de repartir, sans attache. Ceux-là se disent qu’il y aura d’autres fêtes, d’autres endroits où il se grefferont. Ils bradent volontiers leur histoire et avec d’autant plus de facilité qu’ils ne la connaissent pas et qu’ils n’en veulent pas. Il y a les mauvaises et les honteuses, aussi, qui se régalent en secret de la mort d’un “milieu” qu’elles haïssaient de toute manière. Et enfin, il y a ceux que ça questionne mais qui se disent que la bataille est déjà perdue : comment lutter contre les “jeans pour couples bobo” et les “déplumeurs d’oies vivantes” lorsqu’ils vous alignent des chèques à six zéros pour expulser les cafés, les lieux de vie et les lieux de mémoire de leur fond de commerce ? Les élites politiques, les riverains et les marques -tout ce petit monde- s’est donné la main pour dératiser le quartier des homos sans voir comment ça avait fini ailleurs, à Los Angeles ou à Berlin : aujourdhui, Mitte est, de jour, une vague série de boutiques vides et standardisées, de nuit un centre commercial fermé et le week-end, la vitrification à tué toutes les boulangeries à 6km à la ronde. #sodosopa C’est d’autant plus ridicule que des boutiques comme la librairie Agora ou bien le Starbuck de la rue des Archives étaient des points d’ancrage qui amenaient du monde. Aujourd’hui, Galliano est sempiternellement vide et les touristes luxe vont ailleurs.

La Marche des fiertés a aussi pris un coup dans l’aile.

  • Surtout quand on la compare à celle d’Amsterdam ou de Madrid. Parcours raccourci, manque de moyens, camions frigorifiques sales, de moins en moins d’homos qui suivent le cortège, assemblées générales où les âmes de bonne volonté baissent la tête devant les guerres d’égo. On s’attendrait à ce que tout le monde se serre les coudes devant les problèmes mais dans les faits, il n’y a aucune cohésion, tout le monde tire la couverture à soi et chacun ne fait que défendre son petit pré carré. Le débat ne va pas plus loin que “pourquoi je dois couper la musique à 22h ?” alors qu’on est en alerte attentat. Personne ne sait proposer de vision. Du coup, certaines boutiques ou certains cafés comme la Mine ou le Cox organisent des évènements tous seuls, de leur coté, et essaient de faire vivre les choses tant bien que mal. Ce sont les seuls à se donner de la peine.

La dernière chose c’est qu’on sent de véritables cloisonnements générationnels.

  • C’est normal, on n’a pas tous le même âge, on n’a pas tous vécu la même chose mais là, ça se voit. Les jeunes sont vraiment très trashs : à 20 ans, ils ont déjà tout essayé, les pratiques sexuelles, les drogues. C’est leur génération, les hétéros sont pareil, mais ils sont tous “no limit”. Ils n’ont pas grandi avec la peur du regard de l’autre, avec le sida. Et je me demande comment ça va finir. Les 25-35, eux, ils sont souvent festifs moyenne gamme et ils se cassent à l’étranger plutôt que de consommer à Paris. Quand aux vieux, ils restent entre habitués, parfois sur des choses plus qualitatives.

– Olivier : du coup, la communauté ? Ca n’existe pas ? 

– Florian : en fait pour comprendre les changements et pourquoi il y a des difficultés à organiser la communauté, il faut regarder les choses sur 2 niveaux.

Niveau 1 : face à un contexte difficile (crise, attentats, évolution du marais, changements générationnels…) la grande majorité des associations et des commerces existants ne s’est pas donnée les moyens de relever les défis.

  • Par exemple, face à la déferlante d’offres nouvelles,  premium et luxe qui s’est abattue sur le Marais, seul le Cox et le Gibus ont fait des efforts pour renouveler leur offre. Le Cox change sa déco régulièrement ou bien ils organisent la fête de la musique. Quand au Gibus, ils programment tout le temps de nouvelles soirées. Certaines personnes pestent en disant qu’ils monopolisent le champ mais en même temps ce sont les seuls à se creuser la tête. C’est pour ça qu’ils résistent. Les bars qui meurent ou qui vont mourir sont souvent des bars qui ont vécu sur leurs acquis et qui disparaissent parce qu’ils sont brutalement mis en compétition. Et puis il y a aussi une question d’âge. Beaucoup de propriétaires sont partis à la retraite sans vrai passage de témoin. Prenons les associations maintenant. Elles non plus ne sont pas un outil suffisant : elles ont très peu de moyens, elles sont souvent le théâtre de guerres d’égos impitoyables (c’est le game of thrones des pds) et puis une association, ça suppose des volontaires qui viennent donner de leur temps. Les Parisiens courent déjà après leur temps libre, alors le donner à une association… Et puis, en dehors des moments festifs, souvent, les gens veulent qu’on les laisse tranquille. Ils veulent avoir leur petite vie à eux.

Niveau 2 : dans une situation où les bars gay traditionnels sont mis en concurrence avec une multitude d’offres nouvelles et souvent de meilleure qualité, les gamins se dirigent naturellement vers le Gibus ou le Balcon et les plus âgés vers la Biscornue. Ils suivent la pente. Ils vont vers le nouveau.

  • Le Marais, lui, a vécu sur son monopole. C’était la seule chose qui existait, c’était un lieu de passage, c’était un lieu sécurisé et c’était un lieu facilement accessible, du coup il a vécu sur son statut privilégié. Pendant longtemps. Mais maintenant, les gamins fonctionnent à la soirée et plus au lieu : ils sont prêts à se déplacer. Regarde Rosa Bonheur ou le Balcon. Le Marais n’est plus qu’un point de parcours parmi d’autres sur une carte qui s’est élargie. Et puis, comme les soirées se démultiplient un peu partout dans la capitale, certaines personnes se joignent plus volontiers au mouvement : il y a des gens qui ne seraient pas venus dans le marais parce que c’est loin pour eux ou parce que ça les obligeait à assumer leur identité sexuelle en public et qui iront plus volontiers dans un afterwork plus discret du 12ème arrondissement par exemple.

– Olivier : donc ce que tu es en train de me dire, c’est que la disparition du Marais ne signifie pas la fin de la communauté

– Florian : exactement, ce sont deux choses très différentes.

Le Marais était un simple point d’ancrage qui pour certaines raisons a vécu. Même s’il continue d’y avoir du monde qui y passe et des institutions comme le Cox ou les Mots à la Bouche qui résistent.

Ce qu’on est en train de vivre là, c’est un “syndrome Barcelonais” ou “Berlinois”. Le Marais explose pour se répandre à travers la ville, dans différents points, dans différents cafés, pour différentes soirées, à différentes heures. On passe d’un modèle centré sur le lieu à un modèle centré sur le moment de partage.

– Olivier c’est une chrono-communauté ?

– Florian : c’est ça.

L’enjeu maintenant, c’est de se synchroniser. C’est de savoir quelles sont les soirées, où elles se déroulent et qui y va.

Avant, il y avait un seul quartier, sécurisé. Maintenant, les gens naviguent entre des points de sécurité où l’effet de masse fait qu’on est tranquilles. Prenons le cas des Mercredi X par exemple, l’afterwork dans le 10ème. Il est loin du Marais mais, au fond, ça n’a aucune importance. Si quelqu’un venait nous emmerder, la foule des habitués le repousserait. C’est le nombre et l’occupation du lieu qui fait qu’on fait le poids face aux remarques homophobes et qu’on peut être soi-même. C’est le groupe qui protège, pas le quartier.

– Olivier : qu’est-ce qui manque aujourd’hui alors ?

– Florian : de la structuration stratégique et commerciale.

Pour survivre dans un environnement compétitif, il va falloir aider les jeunes qui ont des idées à les développer et les vieux à changer. Il va falloir arrêter de mettre à la tête des associations des gens figés dans des postures contestataires et qui au final ne font rien.

Et il va falloir arrêter de mettre à la tête des entreprises gay des gens qui n’ont pas le début d’une idée de ce que c’est qu’une stratégie commerciale. Sans quoi, on n’avancera pas et on proposera toujours des offres de mauvaise qualité. Or, sans offre de qualité, sans service, pas de point de ralliement. C’est pour ça que les bars du Marais sont désertés au profit d’applications de rencontres, d’organisateurs de soirée espagnols ou de nouveaux lieux. Ces nouveaux acteurs ne sont même pas forcément gay friendly ou “caring” mais au moins, ils proposent un service.

– Olivier : autre chose ?

– Florian : la place des hétéros peut-être ? Plutôt que de les exclure, il va falloir se poser la question de les inclure pour développer leur empathie quand à nos problèmes. Une sorte d’empowerement de l’hétéro pour participer à notre monde. Et c’est un postulat à inverser : il va falloir s’ouvrir à eux.

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Florian • 11 octobre 2016


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