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Le refuge jeunes LGBT Nicolas Noguier Fast & Fresh

Le refuge : aider les jeunes LGBT à se reconstruire

Olivier : bonjour Nicolas, tu es le créateur de l’association Le refuge qui apporte son soutien aux jeunes LGBT victimes d’homophobie ou de transphobie et en situation de rupture familiale. Le premier objectif de ton association est de trouver un hébergement aux jeunes adultes et aux mineurs qui se retrouvent à la rue après avoir été rejetés par leurs parents ou qui ne peuvent tout simplement plus demeurer au sein d’environnements homophobes. Mais l’action du refuge ne s’arrête pas là puisque vous assurez également d’autres missions comme la sensibilisation des publics ou bien encore l’écoute des jeunes LGBT en situation de difficulté. Est-ce que tu veux bien nous en dire davantage ? Quel est ton parcours ? Pourquoi avoir créé cette structure ?

Nicolas : j’ai toujours travaillé dans le secteur de l’action sanitaire et sociale. Que ce soit à la DDASS dans les années 2000 afin de vérifier le bon fonctionnement des structures d’accueil pour enfants handicapés ou bien, plus tard, à partir de 2010, en travaillant à l’amélioration des conditions d’accueil des EPHAD du département de l’Hérault, soit près de 140 établissements de santé. Depuis 2019, je me suis progressivement orienté vers des missions plus sociales : l’accompagnement et le contrôle de structures d’aide alimentaire et d’aide aux personnes vulnérables ou fragiles. Sous l’égide du ministère des solidarités et de la santé, mon travail est donc aujourd’hui d’aider les organismes qui prennent en charge les personnes vulnérables sous tutelles et curatelles à fonctionner avec un haut niveau de service public.

Olivier : pourquoi avoir créé le refuge ?

Nicolas : officiellement, j’ai créé le refuge il y a 17 ans mais dans les faits, j’ai commencé d’y réfléchir au tout début des années 2000. J’avais 23 ans à l’époque et je venais d’un petit village de campagne. Il faut se remettre dans le contexte : nous n’avions évidemment pas le même accès à l’information qu’aujourd’hui et les mentalités n’étaient pas les mêmes. Je me sentais différent mais sans savoir quoi en faire et il n’existait aucune référence homosexuelle qui me permette de me construire. Le sentiment d’isolement était donc très fort. C’est l’arrivée à la faculté de Montpellier qui m’a permis de me libérer : l’anonymat, les amis. Je me suis très vite accepté et j’ai commencé de vivre pleinement. Mais la joie s’est vite arrêtée lorsque j’ai été “pris en otage” par une personnalité toxique qui menaçait de révéler mon intimité aussi bien à ma famille qu’à toutes mes connaissances. Mes parents venaient d’un milieu modeste, agricole, j’avais la boule au ventre qu’ils l’apprennent. Le harcèlement moral a duré plusieurs mois jusqu’à ce que le personnage mette ses menaces à exécution. Cela a été un choc important et je me suis effondré. Mais l’histoire a été un mal pour un bien : mes parents ont été formidables. Ils m’ont accepté et faire venir mes amis ou mon compagnon à la maison est devenu une évidence. J’ai alors réalisé combien j’avais perdu de temps : 7 ou 8 ans à vivre caché, à intérioriser quand j’aurais eu besoin de m’appuyer sur les miens pour pouvoir grandir.

Olivier : une fois la décision de monter une association prise, par quoi as-tu commencé ?

Nicolas : il existait une structure similaire au refuge à Manchester dont je me suis beaucoup inspiré. Ils étaient plus avancés dans leur réflexion et ils se sont montrés extrêmement aidants et solidaires. Ils ont partagé leurs procédures, leurs contrats, leurs savoir-faires. Cela a été profondément utile. J’ai également écrit à Têtu qui, à l’époque, a joué le jeu et partagé ma lettre. 80 personnes ont répondu présent et un premier groupe de travail s’est formé avec une vraie dynamique : pas d’enjeu personnel, pas de jalousie, juste l’envie d’aider. C’est ce qui fait encore la signature de l’association aujourd’hui. Et c’est ainsi que dix personnes qui ne se connaissaient pas quelques mois auparavant se sont réunies en janvier 2003 pour aller déposer les statuts à la préfecture.

Olivier : c’est quoi aujourd’hui le refuge ?

Nicolas : le refuge ? C’est 273 personnes prises en charge, ce qui est une grosse responsabilité. Essentiellement des 18-25 ans même s’il y a aussi des mineurs. Le refuge, c’est un réseau de petites unités de vie aussi : nous ne voulions surtout pas de grosse structure d’hébergement avec des centaines de lits. Nous disposons de 20 lieux dans 20 villes de France qui sont tous à taille humaine, personnalisés et où tout le monde connaît les bénévoles. Ce sont des petites familles.

Du coup on pourrait dresser le tableau comme suit :

  • Dans chaque ville, il y a un accueil de jour : on peut venir boire un café, se retrouver, discuter, aller sur les ordinateurs ou bien participer à des moments de convivialités
  • Et nous disposons, au-delà de l’accueil de jour, de petits hébergements, généralement des petits appartements, qui peuvent héberger de deux à quatre jeunes qui vivent ensemble et s’épaulent. À Montpellier et à Cayenne, nous avons même la chance de disposer d’une villa où les jeunes ont chacun leur chambre et peuvent s’occuper du jardin et des animaux
  • Enfin, nous disposons de petits studios pour les jeunes suffisamment avancés et qui sont prêts à sortir du dispositifs. Ceux-là sont quasi autonomes et murs pour voler de leurs propres ailes. Même si garder le lien avec nous est souvent une chose importante

Olivier : pourquoi l’hébergement est-il aussi crucial ?

Nicolas : l’hébergement est crucial parce qu’il permet une stabilisation. Il met fin au cycle des errances. Beaucoup de ces enfants, pour fuir leur foyer, passent d’appartements en appartements, ils vivent entre différents hébergements provisoires ou, pire, se retrouvent dans des situations du type logement contre sexe qui ne font que renforcer leur sentiment d’aliénation. Mais ce n’est pas la seule chose qui importe. Il y a aussi la question de l’approvisionnement en nourriture par exemple. Sur ce sujet, nous n’avons pas réinventé la roue. Nous nous sommes appuyés sur les professionnels de la banque alimentaire et des missions locales qui font déjà très bien leur travail. Il y a la question du financement aussi : aujourd’hui, nous vivons essentiellement sur dons privés (75% de dons, 25% de dons privés et mécénat d’entreprises). Il n’y a qu’à Angers et dans le Gard que nous coopérons avec l’état : à Angers, le ministère de l’intérieur finance l’un de nos accueils pour les réfugiés et dans le Gard, le département a autorisé l’une de nos structures pour mineur. Pour ce qui concerne les financements et les soutiens politiques, les choses dépendent beaucoup des volontés locales.

Olivier : tu me parlais de l’importance de l’écoute également

Nicolas : oui, nous disposons d’une ligne d’écoute 24h/24, 7j/7 sur laquelle nous recevons près de 30 appels par jour dont souvent 2 demandes d’hébergement en moyenne. L’écoute est importante au téléphone, notamment en période de confinement, où ces enfants se retrouvent piégés dans des familles parfois étouffantes. Le confinement leur a ôté la possibilité d’aller à l’école ou à l’université ou bien de voir leurs amis le soir. Ces moments étaient pour eux des soupapes de sécurité, des moments d’espace personnel durant lesquels ils pouvaient davantage être eux-mêmes. Là, ils doivent porter un masque toute la journée. Mais l’écoute est importe aussi en foyer. Nous n’avons pas vocation à remplacer leurs parents mais nos travailleurs sociaux, psychologues et professionnels sont là pour les épauler. Le plus important pour ces enfants, c’est de ne pas les brutaliser et de les laisser se reconstruire à leur rythme. C’est d’ailleurs pour cela que nos lieux ne sont pas identifiés comme LGBT : les jeunes gèrent leur émancipation à leur rythme dans des lieux protégés.

Olivier : tu connais mon opinion sur les difficultés à fédérer la communauté homosexuelle à Paris et en France. Je ne compte plus le nombre d’entrepreneurs LGBT qui me disent à quel point ils auraient besoin de solidarité mais qu’elle n’est pas organisable pour des questions d’égos et de rivalités. D’autres pays font mieux que nous. Comment se fait-il que vous, vous tourniez, sans querelles ?

Nicolas : nous recrutons notre personnel, bénévoles aussi bien qu’employés (nous ne faisons pas la différence) sur leur volonté d’aider. Hétéros, homos… il peut y avoir des bisbilles évidemment mais devant la gravité de ce qui arrive à nos jeunes, les querelles d’égo s’effacent. Nous sommes apolitiques aussi. C’est quelque chose que l’on nous a souvent reproché mais c’est bien comme cela : nous n’avons pas à prendre parti. Nous discutons avec tout le monde et tous les gens qui veulent aider sincèrement sur le terrain sont les bienvenus. Nous laissons également une grande autonomie à nos délégations. Nous leur donnons le cadre pour travailler mais ils savent mieux que nous ce qui se passe dans leur fédération. Enfin, nous recevons l’aide de gens comme Matthieu Jost de Mister Bnb qui n’hésitent pas à nous aider matériellement quand nous en avons besoin. Les bénévoles de l’Autre Cercle sont également très importants : ils coachent nos jeunes afin de les aider à mieux structurer un parcours professionnel. La dernière chose, c’est que nous ne raisonnons pas en termes de parts de marché : les associations ne sont pas là pour se tirer la bourre. Quand on travaille à plusieurs dans la même direction, cela crée un écosystème, un cercle vertueux et les choses avancent. En définitive, c’est cela le but.

Olivier : un dernier mot ?

Nicolas : oui, nous avons le plaisir d’annoncer que notre demande de transformation de notre association en fondation d’utilité publique a été acceptée par l’état. Le refuge est donc maintenant officiellement une fondation. Nous en sommes fiers. Cela rend hommage au travail de longue haleine des bénévoles.

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Nicolas Noguier • 27 avril 2020


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