Fast & Fresh – Le Blog Stratégie des Usages

Bar le Ju' Paris Marais

Marais : fait-il encore sens pour la communauté gay ?

Olivier : bonjour Julien, pour ceux qui ne te connaissent pas, tu es le propriétaire du 4 Pat, du Tata Burger et du Ju’ et si nous t’avons contacté pour une interview, c’est parce que tu es l’un des rares entrepreneurs à avoir ré-ouvert des commerces clairement estampillés LGBT au sein du Marais. Ce qui, vu le tournant que prend le quartier, est quand même plutôt audacieux : en moins de deux ans, la grande majorité des bars, des restaurants et des boutiques nichées entre la rue Sainte-Croix et la rue des Archives a fermé -qu’elles soient LGBT ou non- pour être remplacée par une ribambelle de marques de luxe, de fast fashion et de pâtisseries haut de gamme. Est-ce que tu veux bien nous en dire un peu plus sur les raisons qui t’ont poussé à faire un choix, en apparence contre-intuitif ?

“Pour nous, le client n’est pas seulement un portefeuille. Nous sommes contents d’accueillir des gens et le quartier a longtemps permis ce genre de convivialité”

Julien : bonjour Olivier. La raison qui nous a fait ré-ouvrir un certain nombre de commerces dans le Marais est toute simple : prendre du plaisir.  Nous avons gardé un coté très années 80 / 90, bon enfant, léger, accueillant et porté sur le contact humain. Pour nous, le client est important, ce n’est pas juste un portefeuille. Et même si la restauration est souvent un métier difficile, nous sommes contents d’accueillir les gens. Et le quartier a longtemps permis ce type de convivialité.

Olivier : et je crois que ça se sent. Pour être honnête, tu es l’un des rares commerces a m’avoir donné envie de re-consommer LGBT. Si je dois choisir entre les concepts hipster sans âme qui sont en train de fleurir un petit peu partout et tes restaurants, je dois avouer que c’est plutôt chez toi que je vais me diriger. Tes serveurs sont authentiques, francs, drôles et, du coup, on se sent un peu à la maison. Surtout au Ju, le matin, par exemple, quand tu sers des petits déjeuners “français” avec le bol de lait au chocolat.

Les petits déjeuners du bar restaurant le Ju' dans le Marais à Paris

Les petits déjeuners du bar restaurant le Ju’ dans le Marais à Paris

“On essaie d’être nous-mêmes : drôles, assumés et décomplexés mais, pour être honnête, ça devient de moins en moins facile”

Julien : on essaie d’être nous-mêmes : drôles, assumés et décomplexés mais, pour être honnête, ça devient de moins en moins facile. Les riverains acceptent de moins en moins de choses. D’une part, nous sommes assez facilement synonymes de bruit et de nuisances. D’autre part, la valeur immobilière du quartier ayant flambée, les riverains paient très cher leur droit d’entrée et considèrent qu’ils doivent être absolument tranquilles chez eux. Ils sont comme tous les parisiens : ils veulent bien s’amuser au coin de la rue mais pas devant leur porte. Du coup, ils se plaignent pas mal et nous avons régulièrement affaire à la police. Et le problème, c’est qu’à force de réprimandes, on finit par avoir un peur des conséquences. On n’a pas non plus envie d’embêter nos voisins. Il est loin le temps de l’insouciance où j’avais amené une vache, un cheval ou bien encore un dromadaire au 4 pat pour célébrer des lancements. Nous avions même fait un faux bûcher pour célébrer Jeanne d’arc. La tendance n’est plus à ça et je crains que le Marais finisse par devenir un quartier avec un esprit moins débonnaire. A commences par les nouveaux hôtels de luxe qui ouvrent là où se trouvait la Comète ou bien encore en face de Pozetto.

Olivier : c’est un problème d’entente avec le voisinage donc ?

“Quand on analyse le champ de bataille, on se rend compte que les entrepreneurs LGBT ou non du Marais sont pris entre 4 feux”

Julien : non, pas que. Quand on analyse le champ de bataille, on se rend compte que les entrepreneurs LGBT ou non du Marais sont pris entre 4 feux.

  • Il y a les riverains qui se plaignent, nous venons d’en parler. Et ils sont assez puissants parce que, contrairement à nous, ils se sont regroupés en association. Du coup, il font du lobbying auprès de la Mairie là où nous, nous, nous sommes inaudibles parce que nous sommes incapables de nous fédérer. Avec d’autres, j’ai essayé de regrouper les commerces LGBT du quartier mais ça tourne court très rapidement : les gens ne s’entendent pas et ne veulent pas travailler ensemble. Comme tu le précisais dans ton dernier article sur les querelles de la communauté gay, les gens ont du mal à voir l’intérêt général.
  • Mais ce n’est pas tout, il y a aussi le BHV dont il faut tenir compte dans l’équation. Leur maison mère, les Galeries Lafayette possède une grande partie des murs du quartier et quand un mastodonte pareil décide de transformer le secteur en nouveau boulevard Haussmann, il est difficile de faire quoi que ce soit.
  • Ensuite, leur stratégie aiguise les appétits des autres marques : puisque le BHV a l’intention de transformer le quartier en triangle d’or du luxe, toutes les marques veulent en être et rachètent les fonds de commerce à des prix exorbitants. Et le problème, c’est qu’elles en ont les moyens, nous pas. Si j’ai pu ouvrir trois établissements dans le Marais, c’est parce que nous avions un bon bilan, que les banques nous ont fait confiance et que nous avons eu des “coups de pot” : nous avons été prévenus avant les autres de certaines opportunités de vente grâce au bouche à oreille. Mais aujourd’hui, personne n’a les reins suffisamment solides, pour pouvoir lutter contre les chèques en blanc que les grands groupes signent pour s’installer ici. Et la Mairie se doit de suivre : si des marques font le pari d’investir, la municipalité -et c’est bien normal- investit aussi. Pour rendre les rues piétonnes, pour améliorer l’infrastructure urbaine… Et ça amplifie encore plus le mouvement.
  • Enfin il y a les consommateurs LGBT eux-mêmes pour qui le fait d’être gay est comme devenu has-been. Ils veulent des soirées connotées mais pas un quartier connoté. On a senti la bascule après la mariage gay. Plus besoin de se cacher dans le Marais, on allait pouvoir vivre sa sexualité partout. Mais est-ce que c’est si vrai que ça ? Les gens se sont mis à vouloir une petite vie rangée : mariés, deux enfants, un poisson rouge et un potager bio. Mais ça va un peu à rebours de l’histoire : aujourd’hui, le paradoxe, c’est que ce sont les hétéros des grandes agglomérations qui sont émancipés. Ils se font des plans cul, ils ne veulent plus se marier et ils sont célibataires à 35 ans… Et puis, les combats ne sont pas gagnés. Il y a le sida bien sûr : les nouvelles contaminations, notamment chez les plus jeunes sont loin de faire partie de l’histoire. Question acceptation, ce n’est pas rose non plus : il y a eu encore récemment une déferlante de haine sur Twitter à propos des passages piétons arc-en-ciel dans le Marais. Ils ont même été tagués avec des mots doux du type “LGBT dehors”. Et puis, on en parle moins, mais il y a des problèmes de solitude évidents. Des gens extrêmement seuls, sans attaches, largués et qui font de plus en plus face à des problèmes de drogues. Certains applications sont devenus des de véritables supermarchés et on n’est plus sur les drogues expérientielles et ouvrantes des années 80 comme l’exta, on est aujourd’hui sur des drogues dures, de nouvelles drogues de synthèse, nocives, avec des effets terribles, comme la meth.

Olivier : pourtant, on a eu l’impression que le quartier reprenait des couleurs récemment. Des drapeaux partout, des établissements gay clairement affichés…

Julien : c’est parce que nous sommes en pleine gay pride et en plein gay games. L’année est plutôt bien réussie parce que la Mairie a poussé les choses et soutenu les projets. On se rapproche des Pride de Madrid ou bien d’Amsterdam qui sont de gigantesques fêtes populaires, non seulement des fêtes comme les autres mais aussi des fêtes bénéfiques pour l’économie locale. Et je parle des commerces en général, pas que des commerces LGBT. Le paradoxe est d’ailleurs là, c’est que les touristes qui viennent dans le Marais -LGBT ou non- sont très friands de nos offres, ils viennent s’amuser chez nous et le nouvel essor du quartier sert notre dynamique. Nous profitons nous aussi de la venue des touristes et des nouvelles clientèles.

“Il nous manque peut-être un organe de pilotage stratégique et un fond d’investissement pour aider à créer de nouveaux concepts et passer le relais aux jeunes générations ?”

Olivier : de mon coté, je pose plusieurs analyses à t’écouter.

  • Le première, c’est que nous manquons d’un médiateur capable de fédérer les forces, nous manquons d’un organe de vision stratégique, au moins pour les grandes échéances. Tu me disais : souvent, les choses marchent quand quelqu’un d’extra-communautaire propose et organise une vision stratégique. Dans le cas que tu citais, c’est la Mairie de Paris qui a été force d’entrainement. Ça règle les choses, ça évite que les gens ne tirent la couverture à eux et se comportent comme dans une cour d’école. Et puis, un tel organe de pilotage permettrait également de faire contre-poids quand les riverains, par exemple, s’organisent en lobby. Sans quoi, nous sommes un peu démunis.
  • La seconde chose, c’est qu’il nous manque clairement un fond d’investissement. C’est à dire un organe capable d’adosser les projets en termes financiers mais aussi en termes de crédibilité  auprès des pouvoirs publics. Cela permettrait également de passer le relais aux jeunes générations en finançant de nouveaux concepts de façon rigoureuse et encadrée. Tu me disais qu’aujourd’hui la façon la plus efficace de passer le relais à la nouvelle génération qui n’a pas les moyens d’investir dans le quartier, c’est la gérance mais que passé un certain âge, il faut bien passer la main. Le métier est dur.
  • Troisième chose, il nous manque également un management de marque. Aujourd’hui, que la marque “Marais” et la marque “Gay” soient en désuétude est une erreur, je pense. J’entends volontiers que les quartiers changent, que les gens sont nomades, que nous étions à Opéra avant et que nous changerons encore de quartier… mais en tant qu’expert, je n’arrive pas à me départir de l’idée qu’on est en train de brader les joyaux de la couronne au prétexte que le consommateur capricieux trouve le concept Has been. Imagine que Chanel se dise “oh non Coco, elle est ringarde, jetons la aux oubliettes avec la petite veste noire et le 2.55”. Ce serait une absurdité en terme de gestion de marque. On ne se débarrasse pas de ses atouts historiques, on les renouvelle, on capitalise dessus. Coco en est un bon exemple : ringarde dans les années 70, c’est devenue aujourd’hui l’une des icônes centrales de la marque de la rue Cambon qui a fait un long travail de réhabilitation de sa créatrice. On ne brade pas une marque forte qui attire des touristes du monde entier. Aujourd’hui, quand on demande à un australien ou à un américain LGBT où il veut aller à Paris, c’est d’abord et toujours dans le Marais. C’est une plateforme d’atterrissage qui, loin d’être en concurrence avec les soirées plus mixtes et disséminées, pourrait le servir de tremplin. Mais aujourd’hui, c’est le BHV qui reformatte la marque, et malheureusement, ses choix ne sont pas forcément ceux du reste de la population du quartier. Ce qui pose aussi la question d’une négociation avec eux, parce que, soyons honnêtes, sans nous, le quartier ne sera plus si attractif que ça. Comme à Berlin ou bien à Londres, le district va devenir un supermarché à ciel ouvert, vide la nuit. Et malheureusement, c’est déjà en cours.

“Ça s’est vu récemment, avec la dernière gay pride, les passages piétons colorés et les drapeaux un peu partout. Il y a eu comme un frémissement. Le fait que la Mairie investisse, le fait que les commerces fassent des choses, c’est comme si les gens avaient cessé de renoncer, comme s’ils avaient retrouvé une certaine fierté”

Julien : et ça s’est vu récemment, avec la dernière gay pride, les passages piétons colorés et les drapeaux un peu partout. Il y a eu comme un frémissement. Le fait que la Mairie investisse, le fait que les commerces fassent des choses, c’est comme si les gens avaient cessé de renoncer, comme s’ils avaient retrouvé une certaine fierté : une marque (et au-delà une communauté), quand on en prend soin, c’est comme une vieille maison qu’on aurait repeinte, les gens se remettent à l’habiter avec plaisir et redécouvrent qu’elle a du charme.

Devanture bar le Ju' Marais Paris

Devanture du bar restaurant le Ju’ dans le Marais

Olivier : pour finir, j’aimerai rebondir sur un point que tu évoquais et qui est dans la ligne de ce que tu me dis là. C’est une chose dont nous parlions déjà avec Florian dans un précédent article : notre communauté a besoin, peut-être plus que d’autre de prise de soin, et quand on réinvestit dans la communauté, comme tu l’as fait, avec une volonté de prise de soin, d’accueil, de service, de chaleur, c’est bizarre mais ça marche tout seul. Peut-être parce qu’au fond, quoiqu’ils en disent et quelle que soient les soirées hype qu’ils fréquentent, les gens en ont besoin de cette prise de soin et de ces points de repère.

 

 

 

 

 

Julien est le patron de 3 restaurants dans le Marais : le Tata Burger, le 4 Pat et le Ju’. Julien est l’un des rares entrepreneurs a avoir réinvesti dans le Marais alors que le quartier, historiquement LGBT, est dévoré par les marques de luxe.

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Julien Gamber • 3 août 2018


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