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SOS Homophobie au travail

Adrian : Bonjour Jérémy, tu es co-président de l’association SOS Homophobie, qui lutte depuis 25 ans contre les violences et discriminations LGBTphobes, dont les problèmes d’homophobie au travail. Tu nous explique comment cela se manifeste?

Jérémy Falédam : L’homophobie au travail est un des sujets courants qui sont abordés sur notre ligne d’écoute (01.48.06.42.41). Nous le mettons d’ailleurs en avant très clairement dans notre rapport annuel. Le lieu de travail est un lieu que l’on fréquente au quotidien, avec un environnement de personnes que l’on croise tous les jours, et c’est cela qui peut poser problème. Sur le lieu de travail, les comportements homophobes peuvent se manifester par un climat général ou bien par des actes plus frontaux. Ceux-là peuvent aller jusqu’au harcèlement, du fait de leur répétition jour après jour.

Homophobie au travail : une employée lesbienne a son bureau saccagé et taggué avec des insultes homophobes, con patron lui dit "homophobie?! tout de suite les grands mots"

Cela crée aussi des problématiques spécifiques :

Est-ce que je peux être out sans danger à mon travail? Si je suis victime d’homophobie au travail, est-ce que je peux en parler sans être inquiété professionnellement? …

Les personnes LGBT qui travaillent avec des enfants auront plutôt tendance à cacher leur orientation sexuelle. En effet, on constate une confusion entre l’homosexualité et la pédophilie dans certains discours. Pour éviter d’avoir à combattre ces clichés, les éducateurs et encadrants d’enfants préfèrent donc la plupart du temps ne pas être être “out” au travail.

Il y a trois façons de vivre son homosexualité au travail :

  • soit on est out : on ne cache rien de sa vie à ses collègues
  • soit on occulte une partie de sa vie, en évitant d’aborder le sujet avec ses collègues
  • soit on ment carrément en s’inventant une image hétéronormative

Les deux dernières options peuvent peser sur les épaules des personnes LGBT, vu que le travail occupe une grande partie du temps de vie. Ne serait-ce que pour discuter de ce qu’on a fait le weekend, le fait de cacher sa vie privée à ses collègues peut limiter les liens qu’on peut créer avec eux ou tout simplement ajouter un malaise. Cela peut être le symptôme d’une homophobie intériorisée par la personne LGBT, face à une société hétéronormative à laquelle elle ne correspond pas.

51% des salariés LGBT du secteur public et 46% pour le secteur privé pensent que ça peut mettre leurs collègues mal à l’aise d’être out au travail. 1 personne sur 3 pense que cela pourrait avoir un impact négatif sur sa carrière, selon le guide du défenseur des droits.

Ce n’est donc pas un sujet anodin ! C’est aussi le reflet de notre société où s’illustre un paradoxe. Malgré une récente enquête IFOP qui indique que l’homosexualité est acceptée à 85%, on constate une hausse des agressions physiques à l’encontre des personnes LGBT…

Certaines entreprises ont mis en place des actions pour assurer le bien-être de leurs employés LGBT. Des systèmes d’alertes pour faire remonter les problèmes qu’ils peuvent rencontrer, par exemple. En dehors du cadre légal qui exige la protection de ses employés, de récentes études mettent en évidence les meilleures performances des employés quand ils peuvent être eux-mêmes au travail.

Homophobie au travail : La diversité sexuelle dans les équipes augmenterait les performances
La diversité sexuelle dans les équipes augmenterait les performances

Les entreprises qui se soucient le plus du bien-être de leurs salariés sont souvent de grands groupes internationaux. Sans vouloir généraliser, dans les pays anglo-saxons, on remarque une valorisation de l’appartenance à une communauté considérée comme un potentiel. C’est l’avantage des grands groupes implantés sur plusieurs pays d’avoir une cohérence dans leur politique interne et d’importer des modèles. Il reste cependant d’énormes progrès à réaliser

Adrian : Est-ce qu’il y a des secteurs plus concernés que d’autres par ces problèmes d’homophobie au travail ?

Jérémy Falédam : C’est toujours difficile de généraliser…

L’homophobie peut se manifester dans tous les milieux, de façons différentes.

Dans les milieux ruraux ou populaires par exemple, on peut constater un rejet assez classique des personnes LGBT. On verra des attaques plus frontales et donc plus faciles à dénoncer que des attaques plus insidieuses ou un climat plus diffus dans des grosses entreprises urbaines ou dans les milieux sociaux élevés. On connaît le cas emblématique d’un banquier d’affaires qui a gagné un procès contre son employeur car son homosexualité agissait comme un plafond de verre et l’empêchait de monter en grade malgré son expérience et ses compétences.

Il y a certains secteurs jugés plus ouverts aux personnes LGBT comme les métiers artistiques, et d’autres comme les BTP ou bien le sport où on constate une forte influence de valeurs masculinistes et virilistes qu’il faut s’efforcer de déconstruire. Mais ça ne veut pas dire que si quelqu’un travaille dans un milieu à tendance homophobe, il sera homophobe lui-même. Et à l’inverse, il n’existe pas de secteur plus sécurisé que d’autres pour ces problématiques d’homophobie.

Homophobie au travail : Slogan homophobe dans un stade de football
Slogan homophobe dans un stade de football. Photo Loïc Venance, AFP

Adrian : Quels recours a-t-on si on est victime d’homophobie au travail ?

La première étape consiste avant toute chose à se rendre compte qu’on est victime d’homophobie.

Jérémy Falédam : parfois c’est flagrant, mais cela peut aussi être plus insidieux. C’est souvent au détour d’une conversation avec quelqu’un d’autre qu’ils prennent du recul sur la situation. Ils se rendent compte que ce n’est pas normal de vivre ça. Des victimes qui nous appellent sur notre ligne d’écoute, quelques fois après avoir subi ces violences pendant des années, ont témoigné qu’ils se demandaient si ce n’était pas eux qui interprétaient mal les choses. Lorsqu’on les a au téléphone, ce besoin de légitimer leur plainte est très fort. On les rassure sur le fait qu’ils n’ont pas à subir de comportements violents. Qu’ils ont le droit de ressentir de la gêne et d’essayer de faire en sorte que cela s’arrête.

Affiche pour l'Inter-LGBT qui met en avant les cas élevés de suicides chez les personnes LGBT Homophobie
Affiche pour l’Inter-LGBT qui met en avant les cas élevés de suicides chez les personnes LGBT

Ensuite, une fois qu’on a identifié et nommé le problème, on peut chercher un recours. Le premier réflexe est de se tourner vers les RH ou son supérieur hiérarchique (s’il n’est pas en cause). Selon la loi, tout employeur a le devoir de protéger l’ensemble de ses employés.

Le droit du travail est assez complet sur la question de l’homophobie, mais c’est son application qui pose problème.

Souvent on va convoquer la personne en cause et lui mettre un avertissement. Si le problème persiste, on peut envisager des sanctions. Il est important de recréer un cadre sécurisant autour de la victime. Si toutefois on rencontre des obstacles trop forts au sein de l’entreprise, on peut saisir l’inspection du travail.

Si le problème n’est pas réglé en interne, on peut aussi porter plainte, car l’homophobie est contraire à la loi. SOS Homophobie accompagne les victimes dans leurs démarches et peut aussi envoyer une lettre de rappel à la loi aux employeurs. En cas de dépôt de plainte, il faudra éventuellement recueillir des témoignages de collègues. On peut vite se retrouver dans une situation de “ma parole contre la sienne” si on n’a pas de preuves concrètes (mails, enregistrements…).

Affiche pour les 25 ans de SOS Homophobie
Affiche pour les 25 ans de SOS Homophobie

Et dans ce cas, on peut rencontrer des freins assez importants. Les témoins peuvent avoir peur pour leurs propres postes s’ils s’associent à une plainte contre leur hiérarchie par exemple. Mais il peut aussi arriver qu’on considère que ces situations vont créer une mauvaise ambiance au travail. Et il n’est pas sera qu’on essaie de faire taire la victime. Elle est considérée comme responsable du chamboulement dans l’équipe et on va souvent préférer la mettre à l’écart plutôt que de régler le souci. Parce que c’est plus simple à gérer. Si l’employé à l’origine du comportement homophobe est considéré par la hiérarchie comme efficace dans son travail. Ou bien si on appréhende les efforts à fournir pour réorganiser l’équipe… C’est pourquoi il est important de pouvoir être soutenu dans ses démarches quand on rencontre ce genre d’inertie du système.

Si on est témoin d’un comportement relevant de l’homophobie au travail, on peut parler, on peut agir.

La plupart du temps, la victime est à l’origine de la démarche. Mais il arrive que ce soient les témoins qui signalent un comportement homophobe. Lors de nos interventions de sensibilisation en entreprise, nous encourageons tous les employés à devenir des alliés dans ce combat. Lors de ces sessions, nous posons les notions de base, pour ensuite susciter le débat et libérer la parole. L’idée est de soulever les clichés qu’ils ont et d’y apporter des contre-arguments pour les déconstruire.

Ce sont les mêmes types d’interventions que nous réalisons en milieu scolaire. Nous avons le projet de développer un module de sensibilisation en ligne à destination des enseignants pour aborder ces problématiques avec leurs élèves. Il vient en complément du site pour les adolescents LGBT que nous avons déjà lancé. Il faudrait que le fait d’être une personne LGBT soit rendu banal au regard des gens. Que ce soit une réflexion intégrée au programme scolaire et pas un module exceptionnel en supplément. Par exemple, au lieu d’avoir des problèmes de mathématiques qui se basent sur ce que dépensent Monsieur et Madame Michu, pourquoi ne pas envisager le même problème avec un couple homosexuel.

Le plus tôt on désamorce les comportements homophobes, le plus simple c’est par la suite…

Jérémy Falédam • 29 octobre 2019


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