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Vendredi X Sauvage le film

VendrediX : le futur de l’entrepreunariat LGBT ?

“Vous êtes l’une des soirées les plus conviviales et détendues et l’une de celles qui marchent le mieux. Quelle est votre recette ?”

Olivier : bonjour Maurice. Avec Hervé, Thierry et Marco, tu es l’un des organisateurs des MercrediX et des VendrediX, l’une des soirées LGBT Parisiennes qui fonctionnent le mieux. Vous avez récemment dépassé les 3000 visiteurs à deux reprises lors d’évènements organisés à l’occasion des Gay Games sur le toit de la Cité de la Mode & du Design. Et pourtant, même si vous avez très rapidement pris de l’ampleur, vos soirées restent parmi les plus conviviales et les plus détendues, les participants sont très mélangés et très décloisonnés -que ce soit en terme d’âge ou de groupe identitaire-, vous faites preuve d’une capacité de renouvellement et d’adaptation assez exceptionnelle dans un contexte où la nuit parisienne a parfois du mal à se renouveler et vous avez pris le parti très intéressant d’être nomades et de ne pas vous rattacher à une résidence obligatoire. Tu nous explique la recette ?

Mercredi x Vendredi X

MercrediX VendrediX

“A l’origine, il s’agissait pour nous de sortir des soirées où on tournait en rond et de faire se rencontrer les gens du quartier”

Maurice : pour te faire un petit historique, à l’origine, la soirée a été créée par Thierry et Hervé. Tous les deux avaient la sensation de sortir depuis des années dans les mêmes endroits et de tourner en rond. Du coup, ils ont décidé de prendre la poudre d’escampette et d’ouvrir un nouveau lieu ou plus  exactement un nouveau point de rendez-vous, ailleurs, en dehors des routines habituelles. Comme ils vivent près de Strasbourg Saint-Denis et que l’ambiance plus floue et moins déterminée du quartier leur plaisait, ils se sont dit que ce serait un bon endroit pour démarrer. Et puis ils avaient également cette idée qu’il serait intéressant de faire se rencontrer les habitants du Xème arrondissement. Les gens vivent les uns à coté des autres sans forcément toujours se parler ou se connaître. L’idée de faire se croiser des voisins était séduisante. Et c’est comme ça que la mercrediX (X pour Xème arrondissement) a commencé : un groupe privé sur facebook, des apéros dans un bar de quartier, des dessins de Marco et des voisins qui ne se connaissent pas mais qui apprennent à se parler. Tu vois, la convivialité a très tôt fait partie du projet. Moi, je les ai rejoint un peu plus tard.

“Je suis monté sur la mercrediX pour pousser les partenariats avec les bars et la communication”

Olivier : qu’est-ce qui t’a décidé ? Tu nous retraces un peu ton parcours ?

Maurice : j’ai été élevé dans un environnement où il y avait pas mal de comédiens et de réalisateurs et j’ai très rapidement travaillé dans des bars et dans le monde du spectacle. J’ai eu un studio d’enregistrement et maintenant, je fais tourner différentes affaires e-commerce. On pourrait dire que j’ai un profil d’entrepreneur pour simplifier la chose. Ensuite, pour t’expliquer comment je suis monté à bord des mercrediX, c’est simple : par omission 🙂 Comme, au début, la soirée n’existait que sur un groupe privé, il n’y avait jamais de rappel qu’on était mercredi et qu’on pouvait y aller. Du coup, j’oubliais tout le temps. Et puis, comme la soirée réunissait de plus en plus de monde, Thiery, Hervé et Marco m’ont demandé de venir les aider et de voir ce qui se passait. Comme j’avais un profil plus entrepreunarial, ils m’ont rapidement demandé de me charger des relations avec les bars et de structurer un peu la communication.

“Il y a eu pas mal d’homophobie au début quand les bars on compris qu’on était gay. Du coup, on s’est installé au Fluctuat et au Silicet qui nous accueillent avec joie”

Olivier : comment as-tu établi les relations avec les établissements qui vous hébergent ?

Maurice : pour être totalement transparent, au début, il n’y en avait pas. Comme il s’agissait d’un rassemblement d’amis, il n’y avait aucune raison de structurer quoi que ce soit. Mais quand les soirées ont commencé de dépasser la centaine de personnes, il a bien fallu s’organiser. Le premier patron de bar que nous sommes allé voir ne nous croyait pas. Il n’avait aucune idée que sa clientèle était homosexuelle et ne savait pas pourquoi elle se réunissait. Il pensait que la dynamique était naturelle, liée à son activité et au quartier. Quand il a compris ce qui se passait, il est devenu très réfractaire. Le fait qu’on soit gay le dérangeait. Alors, du coup, on a déménagé dans un autre bar, proche de gare de l’est mais rebelotte. En fait, on a été confronté à ce problème d’homophie à plusieurs reprises et on a finalement trouvé un point d’amarrage auprès du Fluctuat à République et du Silicet sur les quais de Seine qui appartiennent tous les deux au groupe SOS.

Vendredi X festival

Festival VendrediX

“On a un gros travail de diplomatie à faire avec les lieux non gay avec qui on veut tisser des partenariats. Il y a encore pas mal de clichés qui tournent sur la communauté LGBT et qui nous desservent”

Olivier : justement, tu peux nous parler des grands enjeux de ce type d’organisation ? Quels sont les éléments importants à considérer, les ouvertures et au contraire les difficultés ?

Maurice : les avantages, c’est que nous drainons du monde. Beaucoup de monde. Du coup, il y a une dynamique. On peut créer des soirées, organiser des évènements, aborder les bars avec une certaine crédibilité et négocier des choses pour nos clients. Maintenant, la mairie nous soutient ouvertement. Ils viennent même à la prochaine vendrediX pour voir comment ça se passe. La difficulté, c’est qu’il faut souvent battre en brèche les préjugés que les endroits “non-gay” peuvent avoir sur notre communauté. Quand on est allé voir le Débonair par exemple, le toit de la Cité de la Mode & du Design, ils étaient un peu inquiets au démarrage. Ils avaient en tête les images très réductrices que les médias diffusent au moment de la gay pride et, pour eux, une soirée gay allait nécessairement être un bordel sans nom. Il a fallu faire tout un travail de pédagogie pour expliquer qui on était, qu’on se comportait comme tous les autres clients et qu’on avait un modèle économique solide. Au final, on a fait affaire et tout s’est très bien passé. Mais ça reste un des gros enjeux lorsqu’on souhaite être “hors les murs” : faire de la diplomatie et expliquer qui on est à des gens qui ne nous connaissent pas et qui ont parfois des craintes infondées.

“Quand on fait des bénéfices à la mercrediX ou à la vendredi x, on les réinvestit dans le service aux clients et dans la qualité de nos soirées”

Olivier : maintenant que vous avez grossi, qu’est-ce que ça change ?

Maurice : nous avons d’avantage les moyens de faire plaisir à nos clients. Si on s’est engagés dans la mercrediX, c’est pour faire la soirée dont on rêvait, pour faire une soirée à laquelle on aurait voulu aller. Du coup, quand on a commencé de faire un peu de bénéfices, on les a réinvesti dans les services aux clients. On a commencé par faire des frites, qu’on distribuait gratuitement. Presque 30kg à chaque séance. Ce n’est pas très compliqué à faire mais c’est beaucoup de logistique. L’autre élément, c’est qu’on a suffisamment de visibilité pour élever les choses en faisant des partenariats : la prochaine vendrediX va par exemple recevoir le casting du film “sauvage”. Ensuite, nous avons de bonnes surprises : nos soirées commencent d’être connues à l’international. On nous rapporte qu’on parle de nous dans plusieurs grandes villes étrangères, à commencer par New York comme une soirée de référence. Ça fait plaisir, surtout qu’on se donne du mal.

“On ne se satisfait jamais de notre zone de confort : quand on commence de s’ennuyer, on change la soirée”

Olivier : oui, on sent que vous vous donnez du mal. Ça s’est vu lors de la soirée organisée au Débonair. Le lieu était magnifique, la musique de bonne qualité, la clientèle mélangée, les prix assez raisonnables et il y avait beaucoup de touristes. Vous changez régulièrement les règles du jeu, comment est-ce que vous procédez ?

Maurice : la première chose, c’est qu’on essaie de ne jamais rester dans notre zone de confort. Le plus dur, ce n’est pas d’exister mais de durer. Alors quand on commence de s’ennuyer de nos propres soirées, on les change. On se dit que si nous on en a assez, alors les gens vont commencer de s’ennuyer aussi. On en profite pour faire évoluer le concept. La seconde chose, c’est qu’on teste notre propre soirée : je fais par exemple la queue aux toilettes avec les clients. D’abord, parce que je n’ai pas envie de leur passer devant. Et ensuite, parce que ça me permet d’évaluer les points positifs et les points où on doit s’améliorer. Ce qui joue aussi, c’est que nous prenons les décisions à trois, à l’unanimité ou rien. Du coup, comme on a des profils très différents, ça nous permet de prendre des décisions très éclectiques qui plaisent à des publics variés. Enfin, la dernière chose, c’est que puisqu’on ne dépend pas d’un lieu précis ce qui fait que nous sommes plus portatifs, plus flexibles et plus nomades. Le renouvellement nous est plus facile et ça nous permet de tester de nouveaux lieux, souvent exceptionnels comme les quais de Seine ou bien le Débonair.

“Ce n’est pas que les gens ont laissé tomber la revendication, c’est qu’ils veulent vivre libres”

Olivier : qu’est-ce qui a changé dans les moeurs des clients ? Comment la communauté évolue-t-elle ? Nous avons fait pas mal d’articles sur la disparition du Marais et sur le fait que les gens, notamment la nouvelle génération, voulait quelque chose d’autre. Comment vois-tu les choses ?

Maurice : la première chose qu’on a senti, c’est que la clientèle homosexuelle ne veut plus forcément être distinguée de la clientèle hétérosexuelle. Elle ne veut plus forcément de lieux revendicatifs, estampillés gay avec des drapeaux. Ce n’est pas de la honte ou une couverture, c’est plutôt comme un plaisir d’explorer de nouveaux lieux après avoir longtemps été confiné. Il s’agit pour eux d’aller dans des endroits peu accessibles avant. On est passé de la “révolte contre” à la volonté de “vivre” avec. L’idée n’est pas forcément de vivre “comme les autres” mais en tout cas de vivre, dehors, comme tout le monde. Pour moi la bascule s’est opérée pendant le mariage gay. Il y avait une telle homophobie dans l’air que les gens se sont dit “ok, ça suffit, on va vivre comme on veut où on veut, on ne vas pas rester terrés à cause de ces cons et passer à coté de notre vie”.

 

Vendredi X sur seine

VendrediX sur seine

 

“Les gens viennent nous demander de reproduire le concept à Lyon ou Montpellier, on les aide à construire leurs propres soirées”

Olivier : il y a des choses dont tu es fier ?

Maurice : et bien tout d’abord d’essayer de proposer de bonnes soirées avec mes collègues. Ensuite, en travaillant avec les bars du groupe SOS, on participe à la réinsertion sociale de gens qui étaient en difficulté. Enfin on va essayer de faire école : il y a plein de villes en France, comme Lyon ou Montpellier, qui ont une nuit et des clubs mais pas d’afterwork, pas d’apéros conviviaux, pas de moments de rassemblement et ça leur manque. Pas mal de gens viennent nous demander comment on a fait. Alors plutôt que de franchiser, on va les aider à monter leur propre concept.

Crédit illustrations : Marco

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Maurice Haddad • 31 août 2018


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