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La Grèce et l'innovation Fast & Fresh Platon Aristote Pythagore Euclide Péricles

Ce que la Grèce antique a à vous apprendre sur l’innovation

La Grèce antique est d’une inventivité rare et a le sens de l’innovation

La Grèce antique est un phare.

Comprenez bien mon propos : toutes les civilisations font montre d’une grande ingéniosité et mon idée n’est certainement pas de placer une culture au-dessus des autres. Cela ne ferait aucun sens ni historiquement, ni sociologiquement, ni du point de vue d’aucune science. Je me borne ici à constater que pendant des laps de temps parfois plus ou moins longs, certaines civilisations semblent tout à coup s’allumer, elles entrent en ébullition et se mettent alors à briller d’une lueur qui éclaire l’ensemble du monde.

Pour les grecs, c’est la période classique qui est la plus fascinante, c’est à dire la période qui s’étire grosso modo de la bataille des Thermopyles en -480 jusqu’à la mort d’Aristote aux alentours de -320.

Vous n’êtes pas convaincus, citons quelques noms au hasard : Socrate, Platon, Péricles, Sophocle, Démocrite, Anaxagore, Hérodote, Parménide, Aristophane, Phidias, Euripide, Hippocrate, Alexandre, Aristote, Pythagore, Euclide… N’en jetez plus.

Vous n’y croyez toujours pas ? Vous pensez qu’il s’agit uniquement là du tropisme très européen d’une élite nourrie durant des siècles par la pensée grecque ? Allons… intéressez-vous donc au palimpseste d’Archimède. Archimède, ce petit ingénieur grec sans importance de Syracuse qui nous invente en pleine antiquité une branche des mathématiques qui, oubliée, ne sera redécouverte qu’au XVIIème siècle par Cavalieri puis par Newton et Leibniz au siècle suivant et que les ingénieurs et les physiciens utilisent aujourd’hui tous les jours dans des domaines aussi variés que la musique électronique, la pression des barrages, les surfaces des ponts et les objets envoyés dans l’espace. Et puis, considérer que la Grèce est européenne est une vision tellement fausse et tellement reconstruite à postériori : pour les grecs comme pour les romains d’ailleurs, l’Europe n’existe pas. Les grecs sont tournés vers l’orient dont ils viennent et dont ils ont transformé l’alphabet et les romains sont tellement préoccupés de faire de la Méditerranée leur “lac privé”, leur mare nostrum, qu’ils n’ont pas le temps de s’imaginer européens : le concept n’existe pas.

Le palimpseste d'Archimède
Le palimpseste d’Archimède

Par ailleurs, on notera qu’être grec, tout au long du moyen-âge, se dit “être Byzantin” ce qui signifie tout aussi bien venir de Byzance (aujourd’hui Istamboul qui est alors une cité grecque) qu’être trop intelligent et trop rusé pour être digne de confiance. L’ancien monde ne s’y trompait pas.

Et si vous n’y croyez toujours pas, posez donc la question à Auguste Octave, premier empereur de Rome et héritier de Caesar, qui s’est fait couler toute sa flotte de gigantesques galères par des poignées de pirates grecs malins et aux petites embarcations flexibles. Le grec est un pirate et c’est tant mieux.

Le risque permettrait-il de comprendre la capacité inouïe d’innovation dont disposaient les anciens grecs ?

Les contraintes qui amènent une civilisation à briller peuvent être nombreuses : conditions climatiques, conditions économiques, conditions politiques, conditions géophysiques, apparition d’une nouvelle technologie, nouveau mode de propagation des idées, montée du niveau de l’éducation, guerres, rencontre et brassage avec d’autres peuples… Les historiens, les géographes et les sociologues retraceront bien mieux que moi et de façon bien plus exhaustive ce qui a pu susciter les coups de génie grecs.

Mais j’aimerai ici m’intéresser à une chose bien précise : les mythes fondateurs. Ceux qui structurent une civilisation dès son départ, dès son origine. Le creuset dans lequel elles sont formées. L’histoire qu’on se raconte sur d’où l’on vient et sur ce que l’on est. Cette histoire que l’on répète aux jeunes de chaque génération pour en faire des citoyens, pour les couler dans le moule.

Chez les grecs, les mythes fondateurs sont nombreux et foisonnants mais ils ont tous quelque chose en commun : le risque. Relisez donc les métamorphoses si vous souhaitez vous en convaincre.

Le risque comme tenant de l'innovation
Photographie de la pièce “Songes et Métamorphoses” de Guillaume Vincent
au théâtre de l’Odéon

Le mythe fondateur grec : renverser la table

Pour vous aider à comprendre le fil que je tisse, je vous conseillerai la (re)-lecture de l’Odyssée. Homère rédige l’histoire d’Ulysse, roi d’Ithaqué, près de 300 ans avant l’époque classique, vers -800, cristallisant ainsi une tradition orale qui devait pré-exister et dont les spécialistes disent qu’elle fait le lien entre l’époque archaïque et l’époque classique.

Tentons brièvement d’éclairer le mythe du point de vue de l’innovation.

Ce que vous croyez : Ulysse est un queutard errant, Pénolope une potiche qui tricote, Poséidon un emmerdeur et Athéna une trop bonne pote.

Ce que le mythe raconte réellement : Pénélope est l’allégorie de la Grèce et la Grèce, grande dame, ne se mariera jamais, au grand jamais avec des blaireaux friqués restés au pays et embourbés dans leur bêtise crasse et leur avidité malsaine. La Grèce, mesdames messieurs, quand il faudra se marier choisira toujours comme époux mais aussi comme fils, des aventuriers (à tous les sens du terme) qui, parce qu’ils ont vu du pays, se sont ouverts l’esprit et l’ont bien affuté. C’est pour cela qu’ils honorent Athéna et qu’ils obtiennent son aide face à Poseidon, mouvant et colérique qui les égare mais qui est probablement la meilleure chose qui leur soit arrivée. Pas de problèmes, pas d’aventure. Pas d’aventure, pas d’intelligence.

Le mythe fondateur de la Grèce, c’est le marin, c’est le départ, c’est le nomadisme, c’est le risque, c’est l’égarement, c’est la crainte de ne pas rentrer et c’est aussi les gens malhonnêtes et avides qu’on finit par étrangler ensemble autour d’un poteau. Oui, ça ne plaisantait pas, la scène est assez gore d’ailleurs. Mais ce qu’il s’agit ici de retenir, c’est qu’Ulysse revient au pays pour y renverser la table, littéralement, c’est à dire les habitudes installées et les rapports de pouvoir existants. Et c’est peut être cela l’innovation ? Se couper de ses habitudes mortifères.

Bref, on est très loin de la vision productiviste et bourgeoise dans laquelle nous semblons sombrer aujourd’hui : le seul risque de nos sociétés, c’est de choisir un programme ennuyeux sur Netflix.

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Olivier Mokaddem • 21 novembre 2019


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