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Christine Lavigne : le luxe comme forme de résistance

Olivier : bonjour Christine, tu es agent d’artiste. Tu travailles depuis le début des années 90 pour certaines des plus prestigieuses sociétés de booking américaines de mode, de RP et de musique : Art + Commerce, Creative Exchange, The CollectiveShift, Jason Weinberg & Associates ce qui t’as donné l’occasion de collaborer avec à peu près toutes les marques de luxe et de mode qui comptent (Chanel, Dior, Gaultier, Mioumiou, Louboutin, Nike, Vogue…) mais aussi avec des artistes de la stature de David Byrne, Tom Pecheux ou bien encore Gucci Westman… Tu fondes en 2013 ta propre firme, {Home Agency}, que tu installes entre New York et Paris (et bientôt à Tokyo) avec l’intention d’imprimer une direction plus personnelle à ton travail. Tu veux bien nous expliquer ?

Le vrai luxe, c’est “Less but good”

Christine : il est toujours un moment dans une carrière professionnelle où l’expérience vous oblige à faire des choix et à changer de route. Je travaillais depuis des années pour des agences brillantes, certes, mais dont je ne partageais pas toujours la vision ou les méthodes. Il arrive un âge où l’on n’a plus envie de travailler pour des artistes simplement parce qu’ils sont célèbres ou parce que leur contrat a été reconduit. J’avais besoin de collaborer avec des créatifs que j’avais choisis et qui m’inspiraient réellement. J’avais envie de pouvoir les pousser plus loin aussi dans leur pratique. De même, il arrive un moment où l’on n’a plus envie de devoir lécher les bottes à des divas de cauchemars qui vous crient dessus à longueur de temps pour souligner leur statut. Tracer des limites devient une évidence. Plus que cela, une nécessité. On ne peut plus s’imaginer demeurer dans situations toxiques. On en vient alors à redéfinir ses buts personnels mais aussi la façon dont on souhaite aménager sa compagnie. J’avais besoin d’un espace à moi, d’inventer un fonctionnement qui me convienne et qui rende mieux compte de ce qui me tenait à coeur : je ne voulais plus simplement faire un métier, je voulais me lever le matin et sentir que mon travail s’alignait avec ce que j’aimais faire. J’ai donc décidé de démissionner. Je préférais travailler mieux même si c’était pour moins. Le vrai luxe, c’est “less but good” : le vrai plaisir, c’est de ne pas compromettre ses valeurs et les faire passer.

Le vrai luxe c'est de prendre le temps de vivre
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Il est essentiel de montrer aux jeunes générations que l’on peut ne pas se plier aux règles de la culture dominante

Olivier : les faire passer ?

Christine : quand on commence d’avoir de l’expérience et qu’on est capable de faire ce genre de choix, il est essentiel de les communiquer et de les enseigner à la jeune génération. De leur montrer qu’il peut exister d’autres valeurs que celles passées par la culture dominante. De leur prouver qu’il est possible de travailler comme on a envie et de collaborer avec des gens qu’on respecte vraiment. On n’a pas besoin de crier sur ses employés ou bien de faire du micro-management pour faire du bon travail. On peut leur donner ce dont ils ont besoin pour grandir et c’est précisément cela qui les attire et qui permet de créer un mouvement d’entraînement.

Olivier : tu es très rebelle finalement. Tu as l’air toute douce au premier abord mais en réalité tu as un caractère très déterminé.

Christine : je suis à moitié japonaise à moitié canadienne. Dire “non” dans la culture japonaise est une impossibilité technique. La culture japonaise est une danse sinueuse, un jeu d’ombre entre ce que l’on pense réellement et ce que l’on doit faire. Certaines choses veulent dire oui mais elles signifient non, en réalité. Et certaines choses amenées comme un non peuvent avoir valeur d’acquiescement. Beaucoup de choses sont en ellipses. Pour moi, dire “non” n’allait pas de soi. Je l’ai construit.

Olivier : et que penses-tu du luxe et de la mode aujourd’hui justement. Toi qui sais porter un regard clair sur les choses ?

Il manque quelque chose dans les images produites aujourd’hui

Christine : j’ai la sensation que le luxe, la mode et même l’art contemporain, au fond, constituent une bonne radiographie de notre société. Beaucoup de ce que je vois à l’heure actuelle manque de style : on sent un manque d’attention porté à la composition, aux couleurs, aux émotions. Quelque chose manque, souvent, dans les images qu’il m’est donné de voir. Comme si les artistes ne parvenaient pas à former leur propre style, comme si tout était la copie d’une copie d’une copie.

Olivier : il est très intéressant que tu décrives la situations en ces termes. Phillipe Morillon, le photographe d’Yves Saint Laurent et de Karl Lagerfeld mais aussi “l’élève” d’Andy Warhol me faisait dans une interview récente exactement la même remarque. il me disait : “depuis les années 50, j’ai la sensation que tout est la citation d’une citation d’une citation”. Comment expliques-tu ce phénomène ?

Andy Warhol par Philippe Morillon
Andy Warhol par Philippe Morillon

Christine : quand je passe en revue les travaux qui me sont montrés, j’ai souvent l’impression de ne rien ressentir, comme si le cliché n’évoquait rien en moi, comme s’il me laissait “blanche”. On est très loin du travail de Steven Meisel, par exemple. Je ne dis pas que les artistes sont devenus fainéants mais c’est un peu comme s’ils manquaient de stratégie. Dans notre métier, quand on réalise un cliché, il s’agit généralement d’un travail de commande. On crée pour provoquer une sensation, pour communiquer quelque chose au spectateur. Et d’ailleurs, c’est toute la compétence de ces jeunes artistes que de savoir créer, c’est leur métier de savoir comment on crée une photographie ou bien une illustration. Et pourtant, j’ai l’impression que leur travail manque souvent d’à propos et de discernement. Par exemple, il y a souvent peu de distance dans la façon dont “l’héritage” visuel ou culturel est utilisé. Avoir une culture visuelle est important, s’en réclamer aussi mais quand on la réplique simplement, en boucle, sans prendre son envol par rapport à elle, sans savoir en jouer librement et sans savoir improviser, alors il y a un problème. Prends Stanley Kubrick, par exemple : on peut reconnaître une photo de Kubrick juste au choix de ses modèles sans même avoir encore décrypté l’ambiance. La signature est forte, il fait des choix.

Olivier : un manque d’audace ? De culot ?

Nous ne sommes pas dans une culture créative mais dans une culture productive

Christine : non le problème est plus profond que cela. C’est la matrice dans laquelle ces jeunes gens sont créés, la société au sens large qui pose problème. Beaucoup de jeunes artistes sont très talentueux mais la culture de la mode est devenue une culture de la médiocrité. Tout d’abord, le marché est sur-saturé de photographes, de maquilleurs et de stylistes, à un point tel que tout est noyé et qu’il devient difficile de trouver quelque chose qui dénote. Le talent se dilue. Ensuite, un système qui vous force à faire 30 bonnes images par jour au lieu d’une il y a 20 ans est un système qui tue toute créativité. C’est de la production en série, plus de l’invention. Les jeunes pousses n’ont plus le temps d’explorer et de penser. Tout devient du vent dans une machine qui consume et consomme à très grande vitesse.

Olivier : c’est très intéressant comme vision, très matérialisme historique. Selon Marx, c’est l’infrastructure de la société qui décide du type d’idées qui sont produites dans sa superstructure. Par exemple, une société qui meurt de faim dans la réalité va créer des idées de pillage dans son univers intellectuel comme solution à ses conditions matérielles. L’idée, très intéressante que tu développes est de dire : une société de production n’a aucune imagination, elle produit juste en série. D’où la justesse de vos remarques à toi et à Philippe : tout est une re-production d’une re-production d’une reproduction.

Quand tout le monde passe son temps à tourner la roue, personne ne rêve, personne n’imagine

Christine : quand tout le monde passe son temps à tourner la roue, on rêve de richesses dans l’espoir de s’en sortir. Et quand on est forcé de vivre dans une production frénétique, on perd de vue le luxe, le vrai, celui de juste prendre le temps de vivre. C’est pour cela que j’ai installé des bureaux en France et que j’y viens souvent. Vous avez une vraie culture du temps qui passe, du plaisir de vivre. C’est rare par exemple de prendre le temps de manger ou de donner une place conviviale au repas. C’est moins le cas aux états-unis.

Olivier : tu es aussi très proche de Gabrielle Chanel en un sens. Le luxe, jamais une ostentation, toujours un art de vivre.

Gabrielle Chanel et sa vision du luxe
Gabrielle Chanel

Christine : le luxe ne devrait pas être un débordement d’ostentation. Le luxe est une résistance : le vrai luxe, c’est descendre du train pour juste se plaire à aller flâner et voir ce qu’on découvre.

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Christine Lavigne • 28 octobre 2019


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