Olivier : bonjour Von, tu es l’une des anciennes étudiantes de l’école de mode IFA Paris. Tu es maintenant Lab & Community Associate chez Foundry qui est l’incubateur de l’établissement. Situé sur les abords du canal de l’Ourcq dans le XIXème arrondissement à Paris, Foundry accueille aussi bien des startups pionnières dans le secteur des nouvelles technologies de la mode que des partenaires et des investisseurs. Mais les portes de l’incubateur sont, plus largement, ouvertes à l’ensemble des acteurs de la communauté fashion tech. Tu veux bien nous en dire un peu plus ?

Notre mission première est d’accompagner les startups de notre incubateur et de faire vivre la communauté fashion tech Paris

Von : en effet, Foundry est ouverte à l’ensemble des acteurs de la fashion tech. Evidemment, notre mission première consiste à accompagner les startups de notre programme et nous avons grand plaisir à les voir progresser : tu es l’un de leurs mentors, tu sais quel travail nous accomplissons pour aider nos jeunes pousses à prendre en compte le plus tôt possible les dimensions de recherche utilisateur et de design dans leur démarche de développement. Mais nous organisons aussi des portes ouvertes, des visites et des conférences pionnières dans le secteur de l’innovation mode. D’ailleurs, nous continuons de les organiser mais à distance en ce moment en raison des problématiques liées au COVID.

Von en train de designer à l'aide du Oculus Quest au sein du laboratoire Fashion tech IFA Foundry. Crédit photo : Jase King.
Von en train de designer à l’aide du Oculus Quest au sein du laboratoire Fashion tech IFA Foundry. Crédit photo : Jase King.

Olivier : et du coup, comment organisez-vous le suivi des startups ?

Von : comme tous les incubateur nous disposons d’un programme de sélection des startups, de suivi et de formation : différents mentors experts de leurs domaines aident nos apprentis entrepreneurs à comprendre les bonnes pratiques et à développer les dimensions spécifiquement mode de leur business. De mon coté, j’assiste avec les incubés aux différents workshops qui leurs sont proposés. Ce qui me permet et de faire ma culture d’accompagnatrice et de rester à jour des différents sujets que les élèves doivent maîtriser. Au final, je peux non seulement mieux coordonner les enseignements mais aussi et, souvent sur les conseils des mentors, ouvrir de nouveaux sujets ou mettre en place de nouvelles formations qui n’avaient pas été abordées jusque là.

Le marché de la fashion tech est en pleine émergence, on ne sait même pas encore à quoi ressembleront les consommateurs

Olivier : qu’attendez-vous de vos mentors et des enseignements que vous dispensez ?

Von : l’intérêt d’un enseignement, à mon avis, c’est qu’il soit surprenant aussi bien sur le fond que sur la forme. Il y a un vrai plaisir pour les élèves mais également pour moi à participer à des ateliers pendant lesquels -comme l’avait joliment exprimé l’un de nos incubés- on se gratte la tête. C’est par exemple le cas de l’atelier que tu as donné sur la recherche utilisateur. Soyons honnêtes au-delà des fausses modesties : d’habitude, la recherche utilisateur, c’est un peu comme les planifications financières, ce n’est pas la partie la plus amusante lorsqu’on crée une entreprise. Mais tu as non seulement su rendre l’atelier engageant mais en plus l’adapter aux problématiques de la mode. Et c’est cela que nous recherchons pour nos formations. Et c’est d’autant plus important que le monde de la fashion tech n’est pas bien défini : c’est un univers en émergence. Par exemple, la notion de consommateur moyen n’existe pas dans ce domaine, les choses en sont à un niveau trop précoce. Il faut donc que nos startups soient flexibles et sachent comprendre les besoins de leurs utilisateurs en amont.

Nous en avons un très bon exemple chez Gucci: la marque de luxe florentine a récemment proposé une expérience retail en réalité augmentée à ses clientes. Les utilisateurs pouvaient essayer n’importe quelle pièce de la dernière collection directement sur leur téléphone en utilisant Snapchat. Or, la seule façon de voir ce genre de technologie devenir la norme et nous épargner des trajets et du temps est de bien comprendre pourquoi les utilisateurs en ont besoin et comment ils souhaitent l’utiliser. Ce qui souligne l’intérêt de la recherche utilisateur dès le début de nos projets.

Utilisateur se servant de l'application fashion tech de réalité augmentée de Gucci pour essayer des sneakers. Crédit Photo : Gucci
Utilisateur se servant de l’application de réalité augmentée de Gucci pour essayer des sneakers. Crédit Photo : Gucci

Olivier : un élément que tu considères particulièrement pertinent dans le les conseils que nous avons prodigués aux startups ?

La recherche utilisateur est un élément clef : elle aide à se projeter dans les usages prospectifs

Von : deux choses m’ont particulièrement marquées. La première, c’est, comme tu le soulignais, l’ineptie qu’il y a à demander aux gens s’ils achèteraient un produit qu’ils n’ont jamais eu entre les mains. Les gens peuvent parler de ce qu’ils connaissent mais le projectif, effectivement ne marche pas. Surtout pas en fashion tech où les usages peuvent être très prospectifs et les générations Y et Z assez mouvantes. La seconde chose, c’est l’importance de privilégier le qualitatif durant ces phases d’explorations. Comme tu nous le disais, la majorité des jeunes pousses se lancent sans réfléchir dans une enquête en ligne en pensant agréger des données valides pour orienter leur stratégie et parler aux investisseurs alors qu’il n’y a rien de plus difficile et de plus potentiellement biaisé qu’une enquête en ligne.

Mais les tests utilisateurs remportent tout de même mon coup de coeur. C’est drôle et pas seulement pours les utilisateurs. Voir le rire nerveux des gens qui n’arrivent pas à utiliser votre produit ou bien leur joie quand l’expérience est à la hauteur. Quand on y regarde de plus près, c’est très enrichissant de comprendre ce qu’il y a d’horrible ou de tragique dans son produit et de l’améliorer.

Nous voulons tous tester la version la plus parfaite de notre produit alors que, comme tu le soulignais, il suffit parfois d’une feuille de papier. Inutile de vouloir contrôler les choses en proposant aux utilisateurs un lingot d’or en premier intention. Proposer quelque chose qui ne tient pas la route permet justement de préciser le concept. Et c’est une méthode qui est en ligne directe d’une part avec le fait que les startups n’ont souvent pas de budget extensible et d’autre part avec le fait que notre laboratoire offre des moyens d’expérimentation.

Guillaume Gouraud travaillant sur des usages 3D prospectifs de la fashion tech.
Crédit Photo : IFA Paris
Guillaume Gouraud travaillant sur des usages 3D prospectifs de la fashion tech.
Crédit Photo : IFA Paris

Olivier : un exemple de ce qui se passe en ce moment avec nos startups ?

Von : l’une de nos entreprises, The Retouch, est en train de tester la logistique de son service et les parcours de ses utilisateurs. L’enjeu pour eux est de résoudre les problèmes complexes que posent les processus de retouche à distance, sans contact direct avec le client qui doit envoyer ou bien faire enlever ses vêtements. Une autre entreprise, Stylé, teste une plateforme de vêtements digitaux en 3D suivant les mouvements des utilisateurs. Mais ce sont là de simples exemples et beaucoup de nos protégés continuent de peaufiner leurs concepts. Et c’est là tout le sens de la recherche utilisateur : il y a toujours de l’espace pour une compréhension plus profonde des choses et pour des améliorations..