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UX Designers job, salaire, formation. Posez-vous des questions plus rebelles

UX Designers : job, salaire, formation. Posez-vous des questions plus rebelles !

UX Designers : qu’est-ce qui a changé entre votre époque et la mienne ?

Je discutais récemment avec l’un de nos clients d’à quel point le panorama des méthodes centrées utilisateur avait changé en l’espace d’à peine 20 ans. Notamment avec l’apparition des UX Designers.

Quand je sors du DESS d’ergonomie de Paris V au début des années 2000, les choses sont tellement différentes : mon premier mobile date d’à peine 5 ans plus tôt (c’est un Sony Ericsson A2628), personne n’a alors d’ordinateur portable en cours (c’est trop onéreux) et mon modem signe les débuts balbutiants de l’ADSL. L’informatique est encore une science jeune et d’ailleurs mon DESS, ce que vous appelez aujourd’hui un master 2, est un diplôme d’ergonomie industrielle et informatique. Cela signifie que je suis capable de faire aussi bien du produit que du numérique. Et ce qui souligne en creux à quel point les choses n’étaient pas encore clivées et spécialisées. Aujourd’hui, difficile de trouver un diplôme d’UX qui ne soit pas informatique.

Lorsque je termine mon année, nous nous retrouvons avec mes camarades au 5ème étage des Saints-Pères, à Saint-Germain-des-prés, en train de regarder le tableau d’affichage pour savoir si nous sommes reçus à l’examen final. Et lorsque nous voyons notre nom, inscrit sur le mur, nous éprouvons alors le soulagement d’avoir eu notre diplôme aussi bien que le vertige immense de se dire que cette partie de notre vie -les études- est finie et qu’il n’y aura plus jamais d’examens, et plus jamais de partiels ou bien de révisions. Puis sourd ensuite en nous un léger sentiment d’angoisse aux rappel des paroles du secrétariat : “il faudra vous battre pour avoir du travail. Seulement 30% d’entre vous seront encore ergonomes dans les 10 ans qui viennent. Les places sont chères.”

L'université Paris V René Descartes, bâtiment des Saint-Pères à Saint-Germain-des-prés
L’université Paris V René Descartes, bâtiment des Saint-Pères à Saint-Germain-des-prés

Aujourd’hui, quelles sont les questions des jeunes UX Designers : job, salaire, formation. A mon époque, on est déjà heureux d’avoir pu intégrer l’un des rares DESS qui existe, surtout quand on pense à quel point ils étaient élitistes. Mais surtout, on ne pense pas en termes de salaire. Le marché est si petit qu’avoir un job est déjà un exploit : les méthodes centrées utilisateurs intéressent alors peu de monde et les postes sont rares.

Aujourd’hui, les choses n’ont plus rien à voir : l’UX est devenu un poste standard de l’entreprise, un poste clef et admis comme tel, hyper répandu et pour lequel la DRH a même une fiche de poste systématique quand au début des années 2000, c’était à nous d’expliquer, laborieusement, ce que nous faisions face à une bouche incrédule et à des yeux en soucoupes.

Pourquoi ces questions cachent en fait des problèmes plus profonds ?

UX Designers : job, salaire, formation, ces questions que vous vous posez masquent en fait des problèmes plus profonds sur l’essence même de votre discipline et sur la nature du marché et de votre pratique.

Je m’explique.

Tout d’abord, L’ergonomie et l’UX ne procèdent pas du même référentiel théorique. L’ergonomie, qu’on le veuille ou non, est la fille des luttes sociales du XIXème siècle et du début du XXème. On pourrait dire que l’ergonomie est la fille du front populaire. L’ergonomie ne naît pas pour vendre des produits dans une société de consommation de masse. Elle naît parce que des médecins éclairés s’interrogent au XIXème siècle sur la nature des conditions de travail : comment des ouvriers qui ont à peine 30 ans peuvent-ils être abîmés à ce point ? L’ergonomie, est d’abord la science des conditions de travail ouvrières. Et d’ailleurs, les théoriciens -français- de l’ergonomie, Ombredane et Faverge sont des psychologues et des médecins dont le rôle est d’analyser et d’interroger ce qui défaille dans les usines. Le rôle de l’ergonomie, dont je suis encore aujourd’hui le tenant, n’est donc pas “de faciliter la vie de l’usager pour vendre plus de produit”, mais bien de faire en sorte que le couple homme-machine ne soit pas destructeur pour l’ouvrier. L’ergonomie est un anti-taylorisme : elle demande “quelle est la place de l’homme dans la machine pour qu’il n’y soit pas aliéné”. Mes professeurs parlaient par exemple dès les années 90 des problèmes de prothèse cognitive, aujourd’hui si brûlants : est-ce que vous pensez toujours ? ou bien est-ce le téléphone qui pense pour vous ? L’ergonomie possédait donc en elle les germes d’une contre-culture, d’un questionnement et d’une prise de distance.

Bernard Stiegler sur les prothèses cognitives
Bernard Stiegler sur les prothèses cognitives

L’UX, au contraire, est un référentiel théorique plus étroit : comme nous le disions dans un article précédent, là où l’ergonomie questionne les conditions de travail, le rôle de l’UX est essentiellement de créer de la relation de marque. Dans un univers mondialisé et hyper-concurrentiel, les marques se sont rendu compte qu’elles ne pouvaient pas simplement fournir de bons produits aux utilisateurs. Cela ne suffit plus. Il faut également maintenir la relation avec les clients sinon ceux-ci vous zappent sans pitié et les entreprises meurent oubliées de tous. La nécessité de l’UX se comprend donc mais, tout de même, quelque chose s’est perdu au passage. Tout d’abord, les gens qui théorisent l’UX ne sont plus des universitaires mais des communicants : en termes d’orientation et de profondeur, c’est quand même important à comprendre. Ensuite, le pays source de l’UX est les Etats-Unis qui, si je l’aime beaucoup, reste un pays parfois peu soucieux des conséquences sociales de ses innovations. Et enfin l’UX porte structurellement en elle beaucoup moins de rébellion que l’ergonomie : l’ergonomie affrontait le statut quo en disant “il y a un problème humain”, l’UX se contente de dire au Product Owner agile “nos utilisateurs sont bloqués dans le processus d’achat”. Il y a 100 ans, on vous aurait appelé des valets du capitalisme 🙂 Surtout quand de grandes GAFA détournent l’UX pour créer des “dark patterns” plaçant volontairement les utilisateurs dans des situations de dépendance.

Enfin, on pourrait dire qu’entre votre époque et la mienne, rien n’a vraiment changé : à mon époque, le chef de projet faisait semblant de ne pas m’entendre quand je parlais d’utilisateurs, à la vôtre il entend mais je ne suis pas sûr qu’il soit en train d’écouter. A la fin, si les informations que vous relevez ne servent pas à vendre, est-ce qu’il les prend en compte ?

UX Designers : job, salaire, formation. Des questions bourgeoises.

Et oui, vous vous êtes embourgeoisés jeunes gens. Dans un référentiel Bourdieusien, vous êtes devenu la science dominante, éclatante, auto-promue mais qui à la fin ne questionne rien. Et vos questions d’UX designers : job, salaire, formation dénotent la bien pensance.

Au fond, l’UX est devenue si prégnante aujourd’hui qu’elle ne fait plus que me rappeler Nietzsche : l’humanité, arrivée au bout de sa course, désabusée, désespérée de ne pas tomber dans l’ennui ne cherchera plus aucune difficulté, juste le plaisir à tout prix. #générationselfie.

Heureusement, parmi vous, certains ont compris qu’ils ne pourront pas toujours échapper à de nouveaux défis : changement climatique, conditions sociales, montées de régimes fascistes, médiocrité de l’éducation… et que l’UX n’est au fond que le reflet d’une société qui veut croire avec ses entreprises que tout sera toujours lisse. Mais non. Les difficultés viendront vous trouver. C’est ça le jeu. Et c’est drôle. Ça fait réfléchir. Il faudra les embrasser.

Vive l’ergonomie.

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Olivier Mokaddem • 12 octobre 2019


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