Olivier : bonjour Benoît, tu es l’un des fondateurs de Designers Interactifs, la première organisation professionnelle du design numérique en France. Tu as commencé de travailler dans le domaine des interfaces au début des années 2000 au moment du développement de l’internet grand public, et tu as travaillé depuis pour des clients aussi variés que des pure players, des banques, des mutuelles et des startups… Tu as rejoins Oodrive il y a 2 ans. Oodrive qui est un acteur important de la gestion des données sensibles. Tu as la réputation d’avoir un franc parler et de poser un diagnostic lucide sur les questions de design, je trouvais important d’écouter ton opinion sur les évolutions du marché. Tu veux bien nous en dire un peu plus ?

Benoît : quand je commence d’apprendre le design d’interface au début des années 2000, la discipline en est à ses balbutiements. Durant les années qui ont suivies, il nous a donc fallu inventer les contours de notre métier. En 2006, avec Dominique Playoust et Guillaume Brachon, nous avons créé ce qui est aujourd’hui la 1re organisation professionnelle de designers numériques, * designers interactifs * qui compte pas moins de 1.200 membres. Notre travail, depuis 13 ans, c’est la sensibilisation au design et la promotion de ses métiers. Nous avons tour à tour organisé des événements (plus de 70 à ce jour), publié des guides et des ouvrages (plus d’une vingtaine) et mené des actions de terrain avec l’APCI et l’Alliance France Design. Et aujourd’hui, je suis Head of design chez Oodrive, société qui propose des solutions de partage, de sauvegarde et de signature électronique qui répondent aux certifications françaises et internationales les plus exigeantes en termes de sécurité.

Photographie de l'un des nombreux évènements organisés autour du design
par Designers Interactifs
Photographie de l’un des nombreux évènements organisés autour du design
par Designers Interactifs

Olivier : le marché du design a traversé beaucoup d’évolutions ces dernières années : des changements de pratique, des concentrations d’acteurs… Quel est ton avis sur le sujet ?

Benoît : la situation du design est paradoxale en France. C’est une pratique qui aujourd’hui se diffuse largement au sein des entreprises, voire parfois, comme chez Oodrive, qui remonte au niveau des enjeux stratégiques. Mais peu d’entreprises ont la capacité de lui conférer un sens. On n’a peut-être jamais eu autant de designers mais aussi peu de design en France. L’ouvrage de Jean-Louis FrechinLe Design des choses numériques (FYP, 2019) résume bien ce paradoxe : avec la diffusion très rapide de l’UX, nous avons suivi une approche qui ne permet pas d’innover. Elle apporte “une réponse endogène et autocentrée sur le monde et la culture qui l’a proposée” (c’est-à-dire les États-Unis). Il va même plus loin en affirmant que “les méthodes de design centrées sur l’utilisateur sont adaptées aux organisations sans imagination, qui ne savent pas écouter et ont une aversion aux risques”. Je partage cette vision.

Olivier : qu’est-ce qui cloche avec l’UX selon toi ?

Benoît : l’UX n’a fait que diffuser des automatismes de méthodes mais ne répond ni à la question de l’innovation, ni à la question plus fondamentale de la création. Pour nous, elle propose des réponses standardisées qui font l’impasse sur la culture, les valeurs et le sens. Le design reste à la surface des choses. Par exemple, de manière symptomatique, on a dissocié les compétences UX des compétences UI. Comme s’il s’agissait de ne designer que des expériences, le reste n’étant qu’une question ornementale. Avec le déclassement du design d’interface et du design d’interactions, en tant que pratiques, on a mis de côté la véritable dimension créative des projets. Heureusement, des designers comme Jean-Louis Frechin, Etienne Mineur (avec Volumique), Trafik, 2Roqs, Cheval Vert et quelques autres entretiennent une vision plus poétique du design numérique.

Olivier : je te rejoins pleinement là dessus. Nous parlions encore récemment sur ce blog de la façon inquiétante dont les jeunes UX avaient perdu toute capacité de rébellion dans les questions qu’ils se posent. J’ai tout autant que toi l’impression que l’UX et le Design Thinking sont devenus des recettes, des procédures de sécurité à appliquer de façon purement logistique, sans réfléchir. Une coquille vide en somme mais qui passe à coté de l’essentiel, à coté de la vie. Après, à lire le dernier article que nous avons publié avec Christine Lavigne sur le luxe ou bien celui d’Arthur Mayadoux sur les marges de créativité, je me dis de plus en plus que ce n’est pas qu’une question d’UX. L’UX est un tropisme de designer. Mais en réalité, c’est l’ensemble des disciplines libres, créatives et qui réfléchissent qui ont été mises en coupes réglées au cours de la dernière décennie. Les concentrations qui ont eu lieu sur le marché du design et de l’UX, par exemple, ont seulement eu pour but d’améliorer la rentabilité de grands groupes mais en aucun cas de poser les bonnes questions : les orfèvres ont été liquidés ou bien digérés depuis longtemps dans des organigrammes anonymes. Comment comprends-tu la chose ?

Benoît : le grand problème des designers français et européens, c’est d’être dans l’amnésie de leur propre histoire et de se tourner vers un modèle qui fait du design une pratique utilitaire, déconnectée de l’imaginaire, de l’esthétique et des valeurs qu’il pourrait incarner. Ce modèle, c’est celui l’approche standardisée de l’UX américaine. Même lorsque les repentis de la Silicon Valley versent dans le design éthique, les français y font écho sans recul, sans faire le travail de contextualisation et de critique nécessaires ! Se réapproprier l’histoire du design européen et se détacher de la posture “problem solving”, pour devenir une force de propositions, nous donnerait les moyens d’avancer. Nous avons aussi la chance d’avoir en France une pensée critique du design, avec Jean-Louis Frechin, Stéphane Vial, Pierre-Damien Huyghe, Nicole Pignier, Hubert Guillaud, Rémi Sussan… Encore faut-il la connaître.

Olivier : encore une fois, je ne peux que partager ta position. Le malaise et l’affaiblissement intellectuel que tu ressens en tant que designer interactif sur l’UX, nous le ressentons en tant que chercheurs en Sciences Humaines sur l’UR. Loin de respecter la nature subversive et questionnante de la Psychologie, nous constatons avec effroi que le marché s’est mis a créer des “User Researchers” sans le moindre diplôme ou le moindre background : l’objectif de la manoeuvre, en créant ces chercheurs qui n’ont de chercheurs que le nom, est clairement de se débarrasser des Psychologues et des Sociologues qui enquiquinaient tout le monde avec leur formation trop longue, leur éthique, leur volonté de compréhension de l’humain et leurs outils trop techniques pour des sociétés qui n’ont pas le temps de comprendre. Soyons clairs : que de jeunes designers veuillent faire de la recherche utilisateur, c’est une bonne chose, c’est une avancée. Quand j’ai commencé de travailler dans les années 2000, la majorité des compagnies se contre-fichait sidéralement des utilisateurs. Je ne vais donc pas me plaindre maintenant qu’on les prenne enfin en considération. Mais ça ne veut pas dire non plus que tout se vaut. Je sais bien que nous sommes dans des sociétés où l’opinion de “Eric Z. du PMU” sur twitter vaut autant que celle de Pierre-Gilles de Genne (paix à son âme) du Collège de France, je sais bien que nous sommes dans des sociétés où la maison blanche de Trump explique que la “Science ne doit pas se mettre en travers de la politique” mais enfin quand même. Est-ce qu’un doctorant en Psychologie qui en est à bac+6 ou bac+7 en Sciences humaines n’a pas une opinion un peu plus profonde et un peu plus structurée sur les questions de comportement humain qu’un développeur qui s’estampille user researcher sur son CV Linkedin parce que ça facilite sa recherche de job ? Si le but de la recherche utilisateur est de mieux comprendre les usagers d’accord. Mais si le but, c’est d’escamoter les diplômes existants, ceux de vrais chercheurs -qui ont de la valeur- pour les remplacer par des techniciens autodidactes qui font des erreurs de débutants alors même qu’ils se vendent comme séniors, ça me pose question. Notamment sur la qualité des données produites. Créer un nouveau gisement d’emploi ne se fait pas en dégradant le savoir faire existant pour créer un far west défendu par des partisans non parce qu’il est bon mais juste parce qu’il leur fournit un emploi. Nos jeunes méritent mieux que des formations au rabais. Or, à ce que j’en vois, le marché a une faim dévorante. Il désire souvent juste un outil, n’importe lequel, pour tordre le bras aux consommateurs à grands renforts de reconnaissance faciale ou bien émotionnelle. On les fera bien acheter malgré eux. La poésie, la liberté et le jeu qui sont des éléments constitutifs de la Psychologie – je pense à Winnicott par exemple- agacent, ça ne fait pas vendre. Ce sont des sujets que Stiegler analyse très bien depuis des années quant à la perte de savoir-faire et que Houellebecq épingle très bien dans Les particules élémentaires : en ubérisant le design et les sciences humaines, il s’agit clairement de détruire “les communautés intermédiaires, les dernières à séparer l’individu du marché”. Les designers ne se réveilleront pas selon toi ?

Benoît : en janvier, nous publierons notre 12e Enquête sur l’emploi et les salaires du design interactif en France. Le designer interactif français est encore un homme parisien de moins de 30 ans, très qualifié (Bac +5) et privilégié. Heureusement, la profession se féminise. Heureusement, l’activité fleurit en régions (Pays de la Loire, Auvergne-Rhône-Alpes, Occitanie). Naturellement aussi, une profession qui se séniorise. Mais, malgré ces conditions, c’est une profession en crise de croissance.
Je dresse le constat que beaucoup de professionnels se plaignent à voix basse de la perception brouillée du design, du manque de maturité de leurs donneurs d’ordre, de confusion sur les compétences et d’une faible visibilité. Si c’est le cas, les designers doivent davantage se rapprocher des organisations professionnelles. La prochaine crise économique et financière risque de mettre brutalement fin à ces conditions privilégiées et notamment les niveaux de salaire qui ont progressé pour certains profils de 25 % en 10 ans. Je pense que nous allons connaître une institutionnalisation très forte de nos métiers dans les 3 années à venir.

Olivier : et la jeune génération, elle réagit à cela ? Le retour que j’ai, c’est qu’ils s’ennuient devant leur poste de travail à faire du design routinier quand on leur a promis à l’école que l’avenir serait fait d’aventure

Benoît : n’est-ce pas justement parce que l’UX n’est finalement qu’une méthode assez simple et réductrice ? Quand on interroge un jeune designer sur l’histoire de l’art ou du design, on constate souvent un manque de curiosité et de mise en perspective. On voit bien que la situation actuelle est une impasse puisqu’aujourd’hui il est possible de se former en quelques semaines à l’UX. C’est aux jeunes designers de se construire le parcours qu’ils ambitionnent. Et à nous de les guider et de leur apporter les ressources intellectuelles pour le faire. Je crois qu’il est temps pour les écoles de design d’apporter, avec l’excellence de la formation qui est la leur, des propositions qui dépassent le stade opportuniste du design d’expériences.