Repérer des signaux faibles est l’un des grands problèmes de l’innovation en entreprise et ce pour deux raisons : premièrement, le monde est mouvant. Les choses changent, les gens changent, les générations changent, les cultures changent. Et si une entreprise n’est pas capable de suivre ces tendances émergentes, bien souvent, elle déconnecte de ses usagers et du marché et se retrouve progressivement hors jeu, has been et incapable de remonter la pente. Détruisant ainsi tout le capital humain qu’elle avait formé, toutes les compétences qu’elle avait accumulées et tout le savoir faire qu’elle avait construit. Secondement, les nouveaux phénomènes émergent toujours là où on ne les attendaient pas, à la périphérie des tendances d’aujourd’hui, et les repérer est souvent une gageure puisqu’ils prennent des formes étranges, auxquelles nous n’étions pas habitués. Des formes que nous avons d’autant plus de mal à comprendre qu’elles rebutent nos idées reçues et notre compréhension immédiate. Chaque nouvelle génération aime des choses que la précédente trouve idiotes. Alors, comment comprendre les signaux faibles ?

Signaux faibles : un mot à la mode mais une définition souvent faiblarde

Depuis de nombreuses années maintenant, la notion de signaux faibles est une notion à la mode : on l’entend bruisser dans les couloirs de toutes les anti-chambres de l’innovation. Depuis les bureaux de R&D des grands groupes aux équipes d’innovation resserrées des startups, depuis les tableaux de tendance des planeurs stratégiques aux directions marketing et aux agences de conseil. Tous ceux dont le rôle est de saisir le monde de demain s’essaient à capturer ces fragments d’émergence, brillants comme un eldorado, promesse de réussite, de gloire universelle et de nouvelles parts de marché.

Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de signaux faibles exactement ? Une nouveauté ? Une mode ? Une tendance ? Quelque chose de neuf ? La définition est un peu faible. En effet, une fois que l’on a précisé que les signaux faibles étaient quelque chose de nouveau, on n’a rien dit.

On décrit, au plus, un résultat : le fait que quelque chose soit apparu mais pas grand chose de plus. En effet, comment la chose est-elle apparue ? Quels mécanismes se cachent derrière une mode nouvelle ? Qu’est-ce qui la suscite ? Qu’est-ce qui la crée ? La question reste la plupart du temps sans réponse.

Sans compréhension profonde de leur nature, vous allez passer une éternité à les chercher

Savoir comment les signaux faibles émergent est pourtant une question bien cruciale. En effet, la nouveauté n’est pas une chose rare, ce n’est pas un concept chiche. Les nouveautés émergent, constamment, partout et dans toutes les directions. Si vous êtes un peu amateur de nouvelles tendances, vous savez bien que le web regorge de sites, archives et autres tableaux Feedly et Pinterest maintenus par des accros de la veille qui épinglent chaque jour des centaines de nouveaux looks ou de nouvelles interfaces graphiques. La question n’est donc pas tant de repérer la nouveauté puisqu’elle affleure partout. La question est plutôt de repérer SA nouveauté.

Quels problèmes rencontre-t-on lorsqu’on veut détecter des signaux faibles ?

  • Et bien, tout d‘abord, cette nouveauté est par définition un signal faible : elle est donc difficile à repérer puisqu’elle se manifeste peu ou de façon ténue
  • Ensuite, ce signal faible est probablement perdu dans le bruit de fond des autres tendances
  • Enfin, principe de base en sociologie de la connaissance, un signal faible n’apparaît pas par miracle ou par genèse spontanée. Il est sécrété par des humains. Il apparaît à la suite d’un mécanisme de production. Un peu comme un symptôme est la traduction d’une maladie jusque là invisible. Or, si les symptômes apparaissent et disparaissent ou s’ils changent de forme avec le temps et que vous ne savez pas quelle maladie les produit, il vous sera très difficile de les repérer et de les relier. C’est la même chose pour les signaux faibles : si vous ne savez pas comment ils sont produits, il va être très difficile de les attraper.

Signaux faibles : commencez par les comprendre pour mieux les repérer

 Pour comprendre comment les signaux faibles émergent, nous allons nous appuyez sur les travaux d’un maître de la sociologie de la connaissance : Marx. Pourquoi Marx ? Parce que est probablement celui qui a le mieux pensé comment une tendance émergente grandit pour devenir une révolution.

En effet, pour la plupart d’entre vous, Marx doit se résumer à être l’inventeur du communisme. Mais dans les faits, si Marx était incontestablement un homme de gauche engagé dans les luttes ouvrières, il était avant tout un sociologue passionnant et un économiste brillant. Peut-être le meilleur de son époque. Et c’est d’ailleurs son intelligence des choses sociales et sa capacité à prédire qui l’ont amené à défendre les ouvriers contre un système capitaliste dont ils constatait tous les jours en Angleterre les inégalités et dont ils pressentait les tiraillements et l’explosion. Et puis fondamentalement, Marx n’a rien à voir avec le destin posthume que ses théories ont pu connaître, notamment en ex-URSS.

Marx permet de comprendre la notion de signaux faibles
Marx permet de comprendre la notion de signaux faibles

La thèse de Marx est simple : la société n’est pas d’un bloc. Imaginer que nous sommes tous des frères et soeurs, réunis ensemble dans un même élan sous la bannière fédératrice d’une république une et indivisible est une douce chimère. Marx souligne adroitement que la société, loin d’être faite d’une même trame est d’avantage un patchwork d’intérêts différents. Les individus sont dissemblables et ils ont tous des envies divergentes. Chacun tente donc plus ou moins de tirer la couverture à soi. Du coup, au niveau social, les citoyens se réunissent en groupes d’intérêts qui chacun défend sa chapelle. Comme ces groupes sont rivaux et qu’ils tentent d’assurer la suprématie de leurs intérêts particuliers, ils se livrent dans le meilleur des cas à des négociations et à des tractations suivies et dans le pire des cas à des rixes violentes quand le simple rapport de force ne suffit plus. Ainsi, la gauche critique la droite, le patronat attaque les syndicats, les vieux n’aiment pas le bruit fait par les jeunes, les petites boutiques se défendent des grands centres commerciaux, Apple n’aime pas Microsoft et ainsi de suite.

L’idée fondamentale de Marx est donc de dire que les groupes se tiraillent, ils tirent à hue et à dia, ils ne s’entendent pas, ils tendant à se détacher les uns des autres ou bien à tenter de se réduire : ceux qui ont contre ceux qui n’ont pas, ceux qui n’ont pas contre ceux qui ont et ceux qui veulent s’échapper de tout cela qui prennent la poudre d’escampette. Freud ne dit rien d’autre dans malaise dans la civilisation : la libido de chacun investit des choses différentes et les humains tendent à vouloir se débarrasser du boulot de société qu’ils haïssent car elle les tient en laisse comme de petits chiens.

Marx souligne d’ailleurs au passage qu’il s’agit là d’un processus qui prend du temps : les antagonismes grandissent de façon souterraine jusqu’à ce que la révolte soit mûre et que le barrage cède à la moindre faiblesse des dirigeants établis. On pourra d’ailleurs voir un très joli exemple de cette mécanique dans la révolution française.

C’est Bourdieu, probablement, qui nous donne ici la meilleure définition

Citons-le : « les gens à la périphérie du système sont toujours les plus intéressants ».

En effet, ils n’ont pas été invités à la fête, ils la voient de loin, avec un oeil objectif car ils ne jouissent pas de ce dont les autres jouissent. Ils cherchent leur propre jouissance, ailleurs qu’avec le reste du monde. Ils sont la périphérie de la courbe de Gauss et pas son centre.

On peut émettre l’hypothèse que les signaux faibles ne sont ni plus ni moins que les premières petites fissures d’un barrage qui craque.

Un ou plusieurs individus, incommodés dans l’expression de leur libido par des règles établies et cristallisées de l’establishment se mettent progressivement à inventer de petits contournement qui leur permettent de jouir plus fort, plus pleinement et plus intensément que ce que le système permettait auparavant.

Les signaux faibles représenteraient donc la première tentative des citoyens pour casser et faire évoluer le filet de contraintes dans lequel ils sont pris. Ces tentatives de cassures peuvent prendre différentes formes : de nouvelles productions artistiques, des printemps arabes, de nouvelles sociétés comme Uber ou Air Bnb qui changent la donne du marché.

Mais dans tous les cas, les individus trouvent de petits moyens de casser les conventions. Et quand le phénomène est relayé, le reste de la collectivité suit le mouvement dans l’espoir de jouir elle aussi plus fort. Libido et jouissance étant évidemment à entendre au sens de la volonté de se réaliser et non comme une simple pulsion sexuelle. On est donc très proche des considérations qu’Erving Goffman amenait dans sa pensée sur les contournements.

Et si vous n’avez pas compris, regardez le film Le Chocolat avec Juliette Binoche et Johnny Depp, les choses vous paraîtront tout de suite plus claires.

Le film le Chocolat permet de comprendre la notion de tendance émergente et de signaux faibles
Le film le Chocolat permet de comprendre la notion de tendance émergente et de signaux faibles

Ce que vous devez retenir sur les signaux faibles

  • Premièrement, l’innovation, c’est donc trouver de nouvelles voies de jouissance qui permettent aux individus de s’exprimer plus librement en cassant ce que Max Weber appelait les cristallisations bureaucratiques
  • Deuxièmement, les signaux faibles se trouvent chez les enquiquineurs, les rebelles, ceux qui ne veulent pas se conformer à votre système

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